Littérature et déception : La Chartreuse de Parme

Publié le par Jerry

(Ce billet est ma quatrième contribution à un groupe de travail très sérieux sur "le glamour dans la littérature internationale, des origines à nos jours".)

La Chartreuse de Parme, c'est l'histoire de deux couples et d'une chartreuse. Une chartreuse, oui, vous savez, ce petit animal à robe grise et à poil soyeux. Bon, sauf que celle-ci est moins petite, moins soyeuse et plus froide que les chartreuses habituelles. Mais tout aussi grise.


Les deux couples – Stendhal semble les avoir créés un peu comme Dieu au premier jour, quand il créa le jour et la nuit : contraires.

D'un côté, vous avez la duchesse Sanseverina et son comte Mosca. Des drôles, ceux-là. De belles personnes, de beaux esprits, pleins de finesse et d'humour, solides, puissants, courageux, sensibles avec ça. Et qui vivent leurs amours avec ténacité, déployant des trésors d'intelligence et de tactique pour surmonter embûches et coups du sort. Les amours du comte et de la duchesse, c'est plein d'inventivité et de retournements, c'est souvent drôle, c'est parfois dangereux, ça se comprend à demi-mot, ça se moque du monde, ça cherche à vivre enfin avec honneur et dignité dans un Etat pourri par le despotisme et la corruption. La duchesse et le comte, c'est la beauté concrète, c'est la puissance au service de l'amour. C'est un peu grâce à eux que La Chartreuse de Parme, malgré sa longueur, n'est pas du tout un roman ennuyeux.

En face, Fabrice et sa Clélia. Et ces deux-là, ce sont des courants d'air. Evanescents, pâles, étourdis et aphones, leur histoire d'amour est à leur image : sans chair. Quelques mois de contemplation muette entre deux fenêtres, quelques années de soupirs en absence, quelques voeux absurdes et funestes, nuls projets, nuls traits saillants, nulles réalisations, amours si faibles finalement que l'auteur même, excédé de leur vacuité, s'en débarrasse avec violence trois page à peine après les avoir résolues. Clélia et Fabrice, c'est la fascination du vide.

Non, vraiment, ces deux couples ne semblent avoir été réunis que pour mieux faire ressortir l'être à côté du néant. Et pourtant, et pourtant. La Sanseverina, qui croyez-vous qu'elle aime à la folie ? Le comte, cet homme admirable ? Mais non, elle n'a d'yeux que pour Fabrice, ce clair de lune, ce bon à rien, ce minet ! Et Fabrice, est-il au moins attiré par la vraie perfection féminine de la Sanseverina ? Que non, puisqu'il aime une pucelle, une blondinette, une chétive et craintive créature, sans esprit et sans voix, pétrifiée de superstition dans son donjon poussiéreux !

C'est que Fabrice et Clélia disposent d'une arme magique qui leur permet de vaincre à tous les coups l'adversaire : ils sont... Jeunes. La Chartreuse de Parme nous raconte l'histoire du jeunisme triomphant. Même les plus valeureux s'y laissent prendre : le comte et la duchesse, ces êtres admirables, donneraient volontiers toutes leurs belles qualités pour avoir des joues de pêches et des yeux tout frais ; et chacun lâche la proie pour l'ombre, aveuglé par cette insaisissable idole, la jeunesse.

Le problème avec le jeunisme, c'est que c'est une valeur à forte volatilité. Priser la jeunesse, c'est comme spéculer sur les subprimes : ça va bien un temps, mais vient un jour où la bulle éclate, et là, en-dessous, il n'y a plus que du vent. Ainsi à force de miser toujours ce qui est pour espérer ce qui fuit, La Chartreuse de Parme finit sur cet écroulement de l'amour sur lui-même, tout ce qui est aimable aspiré dans le néant de ce qu'il aime ; ne survivent à cet effondrement des valeurs amoureuses que les choses finalement les plus vaines, la politique, l'argent, les gloires du monde.

Publié dans Confiture

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fashion 18/12/2008 19:02

J'aime bien ta vision (très personnelle mais je n'en attendais pas moins de toi:))) du roman. C'est vrai que c'est le roman de la jeunesse enthousiaste, mais bon, tout ça finit bien mal quand même...

Jerry 20/12/2008 16:37


Oui, j'ai surtout eu l'impression d'un roman derrière le roman... On le vend comme "jeunesse enthousiaste", et c'est pas l'aspect que l'auteur semble avoir eu le plus
de plaisir à écrire...