Walden ou la vie dans les bois (extraits)

Quelques extraits de Walden ou la vie dans les bois de H. D. Thoreau (1854) où l'auteur taille le système médiatique,
dans l'admirable traduction de Brice Matthieussent (n'en acceptez aucune autre) parue en 2013 aux éd. Le mot et le reste.

« Nos inventions sont souvent de jolis jouets, qui nous distraient des choses sérieuses. Ce ne sont que des moyens améliorés pour une fin non améliorée qu'il était déjà beaucoup trop facile d'atteindre ; ainsi, les chemins de fer qui relient Boston à New-York. Nous sommes très pressés de construire un télégraphe magnétique entre le Maine et le Texas ; mais peut-être que le Maine et le Texas n'ont rien d'important à se dire. […] Comme si l'objectif essentiel était de parler vite, et non de parler raisonnablement. Nous mourons d'envie de creuser un tunnel sous l'océan Atlantique pour réduire de quelques semaines la distance qui sépare l'ancien monde du nouveau ; mais la première nouvelle qui pénétrera dans la vaste oreille flasque de l'Amérique sera peut-être que la princesse Adélaïde a la coqueluche. » (Ch. 1 : Economie, p. 60)

« Pour ma part, je me passerais très facilement du bureau de poste. Je pense que très peu de communications importantes transitent par ce bureau. Pour m'exprimer de manière critique, je n'ai jamais reçu en cette vie plus d'une ou deux lettres […] qui méritaient d'être postées. […] Et je suis certain de n'avoir jamais lu la moindre nouvelle mémorable dans un journal. Si nous apprenons ainsi qu'un homme a été volé ou assassiné, ou tué par accident, qu'une maison a brûlé, qu'un navire a fait naufrage, qu'un bateau à vapeur a explosé, qu'une vache a été écrasée sur le Western Railroad, qu'un chien fou a été abattu ou que les sauterelles ont envahi telle ou telle région en hiver, nous n'avons jamais besoin de lire un autre journal. Un seul suffit. Quand on connaît le principe d'une chose, à quoi bon en avoir une myriade d'exemples et d'applications ? Pour le philosophe, toutes les nouvelles, comme on les appelle, relèvent du bavardage, et ceux qui les choisissent et les lisent sont des vieilles femmes sirotant leur thé. Et pourtant, nombreux sont ceux qui recherchent ces ragots. L'autre jour, d'après ce qu'on m'a dit, il y eut une telle bousculade à l'un des bureaux pour apprendre une nouvelle de dernière heure en provenance de l'étranger, que plusieurs grands panneaux de verre carrés appartenant à l'établissement explosèrent sous la pression, le genre de nouvelle que, je le crois sincèrement, un esprit délié pourrait rédiger douze mois ou douze années à l'avance avec une précision suffisante. Quant à l'Espagne, par exemple, si vous savez mélanger Don Carlos et l'Infante, Don Pedro, Séville et Grenade de temps à autre et selon les bonnes proportions, - peut-être ces noms ont-ils un peu changé depuis la dernière fois où j'ai lu les journaux -, et servir une corrida lorsque les autres distractions ne marchent plus, le résultat sera absolument exact et il nous donnera une aussi bonne idée de l'état précis ou de la ruine des choses que le reportage le plus succint et lumineux publié sous ce titre dans les journaux : et quant à l'Angleterre, la dernière bribe de nouvelle significative issue de cette région du monde fut presque la révolution de 1649 ; lorsqu'on a appris l'histoire de ses récoltes durant une année normale, on n'a guère besoin de s'occuper encore de ce sujet, à moins que vos intérêts soient uniquement d'ordre pécuniaire. Si l'homme qui jette rarement un coup d’œil aux journaux peut exprimer son avis, il n'arrive jamais rien de nouveau à l'étranger, sans excepter une révolution française. » (Ch. 2 : Où j'ai vécu et pourquoi j'ai vécu, p. 101-102)