Littérature et rétroviseur : Les Grandes espérances

Publié le par Jerry

(Ce billet est ma cinquième et dernière contribution à un groupe de travail très sérieux sur "le glamour dans la littérature internationale, des origines à nos jours".)

Pour Virginia Woolf dans A Room of one's own, la meilleure raison pour encourager les femmes à écrire, c'est qu'elles seules peuvent offrir aux hommes un point de vue qu'ils n'auront jamais sur eux-mêmes - de même que seuls les écrivains mâles peuvent amener les femmes à se voir sous un jour inconnu, un peu comme si chaque sexe avait à l'arrière de la tête un point caché à ses regards, un angle mort que seul le sexe opposé pouvait voir - et ainsi, en retour, lui faire voir.

Et ce rôle, que Jane Austen assumait fort bien au regard de la gent masculine dans Orgueil et préjugés, c'est Charles Dickens qui s'y colle en symétrique pour révéler l'envers des femmes dans Les Grandes espérances. Car croyez-le ou non, Les Grandes espérances, c'est un roman sur les femmes. Oui, malgré les personnages principaux masculins qui seront, comme on s'y attend, très malheureux, très heureux, puis à nouveau très malheureux, puis encore plus heureux, malgré la franche camaraderie des pères, des amis, des camarades, malgré l'ambiance dark gothique avec steppes brumeuses et glas sonnant qui m'a longtemps fait croire que ce roman avait un lien avec la chanson superlativement virile des Pink Floyd, High hopes, alors qu'en fait non, le titre anglais, c'est Great expectations, quelle great deception, malgré le côté Trois mousquetaires, malgré le côté histoire de pirates et société secrète, non, malgré tout cela, Les Grandes espérances est en réalité un roman sur the dark side of the girls.

La femme qui bat son mari
Première figure féminine du roman, soeur et mère adoptive du narrateur, Mme Gargery est, selon son époux, "un beau corps de femme". Et c'est à peu près tout ce qu'on peut dire en sa faveur, la tête au-dessus de ce "beau corps de femme" apparaissant comme perpétuellement défigurée par les passions violentes : à toute heure du jour, elle tombe sur son mari et son frère à coups d'injures, de poings, de bâton. Mme Gargery, c'est douze femmes en colère à elle toute seule. Et pourquoi en colère ? En apparence, pour rien. Mais si on creuse un peu, on voit que Mme Gargery, elle a les épaules à la fois frêles et solides. Elle a les épaules solides parce qu'il faut bien : être femme d'un forgeron au XIXe siècle, ce n'est peut-être pas la condition la plus difficile qui soit, mais enfin c'est quand même une grosse charge à supporter toute seule. Et frêle en même temps parce que visiblement, ces responsabilités de mère de famille, elle a dû les assumer vachement, vachement trop tôt, à la mort de ses parents à elle. La preuve, elle sert toujours de mère à l'un de ses tout jeunes frangins. Pas une excuse, certes, mais Mme Gargery, c'est celle qui s'occupe de tout le monde alors que personne ne s'occupe d'elle. Et ça, ça l'aigrit, ça la met en colère, ça la rend violente et vindicative.

La femme qui dit "puisque c'est comme ça"
On a toutes eu cette tentation un jour de déception amoureuse : dire que "puisque c'est comme ça", c'est fini, que celui-là, c'était le dernier, qu'on ne se laisserait plus jamais avoir, qu'on allait s'enfermer toute seule dans sa chambre et ne plus voir personne, na. Eh bien Miss Havisham, elle, elle l'a fait. Elle a boudé toute sa vie. Elle s'est vraiment enfermée chez elle sans plus jamais revoir la lumière du jour suite à un chagrin d'amour. Bon, autant le dire tout de suite, ça esquiche sacrément la jugeotte, de ruminer plus de cinquante ans ses vieilles rancunes. Voire même, c'est contagieux : ce que montre fort bien Dickens, à travers cette seconde figure féminine, c'est la manière dont la folie revancharde d'une génération prépare allègrement la suivante à revivre, non pas exactement la même chose, mais en tous cas largement aussi mal. Miss Havisham, c'est la reproduction volontaire du malheur d'aimer.

La femme qui humilie les garçons
Jeunes filles qui me lisez, écoutez bien ce conseil : gardez-vous de vous moquer des jeunes garçons ! Gardez-vous de les juger communs, vulgaires, sales, inférieurs ou minables, et surtout de le leur faire savoir ! Oh oui, car c'est très pernicieux, ces choses-là. Si vous faites honte à un garçon, vous brisez son estime de soi. C'est très douloureux. Et en même temps, vous vous posez comme la norme supérieure de cette estime. De ce fait, il pensera sans cesse à vous. Il s'attachera à vous, voire même, avec un peu de malchance, pour toute la vie. Il n'aura de cesse d'avoir reconquis son estime, c'est-à-dire la vôtre. Non, vraiment, mesdemoiselles, si vous vous moquez d'un garçon, sachez-le, il va falloir assumer. C'est-à-dire, ensuite, au choix, l'épouser ou le tuer. Car lui ne vous lâchera pas. Estelle, la petite fille qui se moquait des petits garçons, c'est l'incarnation de la punition des bêcheuses.

La femme qui choisit le mauvais
C'est un phénomène bien connu des cours de récréation : deux garçons, deux camarades, sont attirés par la même jeune fille. Eh bien presque systématiquement, la jeune fille choisit le mauvais : celui qui a le moins d'affinités avec elle, celui avec qui l'histoire tournera court, celui même qui, éventuellement, la fera souffrir. Là, notre jeune fille, la même que la précédente, non seulement elle choisit le très très mauvais, mais en plus elle l'épouse. Qu'est-ce que ce mauvais choix systématique nous apprend sur les femes ? Une femme qui choisit le mauvais, c'est peut-être une future femme trompée, mais c'est surtout une femme qui se trompe : c'est une femme qui s'ignore elle-même au point de ne pas savoir ce qu'elle ressent. Comme celle qui bat son mari et comme celle qui passe sa vie à bouder, finalement, la femme qui choisit le mauvais est avant tout une femme coupée de ses émotions - comme beaucoup de femmes finalement.

La femme qui aime bien son papa
Oh, on la voit peu celle-là, et forcément, on la voit peu, parce que c'est une bonne fille, alors elle est souvent à l'étage, à s'occuper de son vieux papa. Oui, car une bonne fille doit aimer son papa. Même s'il est vieux et laid. Oui. Même s'il n'utilise l'eau que pour se laver, et encore. Oui. Même s'il ne s'exprime que par des hurlements. Même s'il est violent et grossier. Même s'il est plus proche d'une bête féroce que d'un père. Même s'il tyrannise son entourage - le seul entourage qu'il lui reste, c'est-à-dire sa fifille. Parce que la fifille, finalement, elle n'a nulle part ailleurs où aller. Oh, elle aimerait bien, sans doute, elle aimerait bien se marier, par exemple. Mais non. Parce qu'une bonne fifille, ça se doit de rester jusqu'au bout à se faire hurler dessus par son horrible papa. La petite Clara, c'est la dernière, c'est la plus modeste figure de la collection de femmes de monsieur Dickens. Et c'est peut-être celle qui nous permet de mieux comprendre, à travers ce mélange d'un impératif d'obéissance avec la réalité sordide de la maltraitance, comment une femme du XIXe siècle, obligée d'aimer ce que tout lui ordonne de haïr, se coupe de ses émotions.

Pour conclure, on reviendra un instant sur la structure du roman. Dickens se moque au chapitre XXXI de ces représentations théâtrales à petit budget où un même acteur revient, approximativement remaquillé, interpréter toutes sortes de personnages sans aucun rapport les uns avec les autres. C'est très économique, mais ça n'ajoute certes pas à la crédibilité. Eh bien Dickens fait exactement pareil avec les personnages de son roman. Il en dispose d'une bonne poignée, certes, mais au bout d'un certain temps, c'est comme s'il y avait pénurie : à chaque apparition nouvelle, c'est en fait une tête déjà connue qui vient jouer le rôle attendu, comme si chaque personnage resservait plusieurs fois, révélant des connexions tout à fait surprenantes dans les coulisses de l'intrigue. Et étrangement, alors que ce genre de procédé ruine le crédit d'une pièce de théâtre, là, dans le roman, cela ajoute plutôt à la solidité de l'intrigue - ou en tous cas à l'attrait de ce fascinant cauchemar de Noël que sont Les Grandes espérances.

Publié dans Confiture

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catlablondde chambé 21/07/2009 00:03

surtout si en plus du forgeron ,elle supporte le poids de l'enclume!!!!

Catherine Grandjonc 12/01/2009 13:05

Ah oui, mais non ! La coquille (une faute de frappe), c'est juste un doigt qui ripe... C'est pas comme un pléonasme, car là, c'est le cerveau qui a dérapé...
Pff pff pff

Jerry 18/01/2009 18:42


Par chez moi on ne fait pas vraiment de différence entre les doigts et le cerveau.
Mais faut dire qu'on a une anatomie assez particulière.


Catherine Grandjonc 01/01/2009 12:14

"Voire même" : c'est un pléonasme ! Bouh, la faute...
Voilà, je ne tolère aucune imperfection, si c'est pas malheureux...

Jerry 12/01/2009 10:40


OK, mais t'as raté l'énorme coquille sur "femes", quand même.