Littérature et publicité : Orgueil et préjugés

Publié le par Jerry

(Ce billet est ma troisième contribution à un groupe de travail très sérieux sur "le glamour dans la littérature internationale, des origines à nos jours".)

L'histoire d'Orgueil et préjugés tient en bien peu de mots : comment marier cinq filles lorsqu'on est un père désargenté et une mère stupide. L'issue de l'histoire laisse peu de doutes : après tout, l'espèce humaine s'est perpétuée depuis, c'est au moins un indice. Mais ce célèbre roman de Jane Austen présente, au-delà de l'histoire, un intérêt majeur : c'est, dans l'histoie de la littérature, le premiers romans entièrement construit comme une campagne de pub : trois slogans et un jeu-concours.

La compagne, ça vous gagne !
A la question : "que faut-il choisir, entre l'amour d'un époux et l'amitié des soeurs de celui-ci", Elisabeth, la jeune héroïne d'Orgueil et préjugés, propose une réponse bien à elle : mais qu'elles aillent se faire pendre, ces grognasses ! Là pourtant, à l'évidence, l'auteur veut vous vendre autre chose. Car Orgueil et préjugés, c'est avant tout une vraie pub pour la condition de la femme dans la bonne société anglaise du XIXe siècle. Or cette femme, quelles sont ses occupations ? Eh bien essentiellement se tenir compagnie mutuellement avec les autres femmes de la maison, rendre visite aux femmes de son entourage, coudre entre femmes, jouer de la musique entre femmes, se promener entre femmes, ou encore tout simplement bavarder entre femmes. Bref, les seules occupations acceptable sont doublement des occupations de gonzesse. Alors honnêtement, s'il y a une conclusion à tirer, c'est qu'elle avait plutôt intérêt, la femme, à entretenir de bonnes relations avec celles de sa belle-famille, sinon y'avait moyen de vivre le restant de ses jours dans une ambiance sacrément lourde. Un mauvais point, Liz.

Darcy, le contrat de confiance
Faudrait pas croire : Orgueils et préjugés, c'est aussi plein de conseils pour les garçons. Ne manquez pas les techniques de drague infaillibles de M. Darcy ! Pour faire mouche à tous les coups, commencez toujours par bien insulter votre fiancée avant de lui faire votre demande en mariage. Rabaissez-la, humiliez-la, soyez mesquin et injuste, n'oubliez pas de salir ses parents au passage. Cette tactique, un peu déroutante au premier abord, finit toujours par être payante. Si, si, promis : achetez le bouqun, on vous explique comment en 300 pages de lecture facile et distrayante.

L'enlèvement, quel bon plan !

Vous êtes jeune, pauvre, sans talents, lâche, dissolu et même un peu louche ? Enlevez une jeune fille, et la vie vous sourira ! Y'a qu'à voir. Vous enlevez une jeune fille. Bon. D'accord. ça, déjà, c'est bien. Que font ses parents ? A votre avis ? Ils vous poursuivent, ils vous grondent, ils vous traînent en justice ? Ben non. Les parents, s'ils la récupèrent, ils se retrouvent avec une jeune fille déshonorée sur les bras. Donc, impossible à marier, à une époque où la jeune fille vaut et se définit exclusivement par sa virginité. Alors que font ses parents, je vous le demande ? Ils vous courtisent, ils vous veulent, il faut absolument que vous épousiez leur fille, ils vous paieront pour ça, ils vous trouveront une situation. Et si vous acceptez, alors que rien ne vous y oblige, entendons-nous bien, elle avait qu'à pas vous suivre, si vous acceptez, donc, le beurre, l'argent du beurre et les faveurs de l'héritière, vous pourrez même prendre de grands airs de magnanimité. Bref, enlevez une jeune fille, et vous serez traité en héros. Non, vraiment, c'est the bon plan du XIXe siècle.

Enfin, le Grand jeu-concours Orgueil et préjugés, pour lequel il vous faudra résoudre cette énigme :
Pourquoi, alors que toutes les jeunes filles sont "accomplies", toutes les mères sont-elle idiotes ?
Non, c'est vrai, chez Jane Austen, on ne voit que des jeunes filles prodigieuses, belles, élégantes, spirituelles, douées pour les arts, bien éduquées. Et par contre, la génération des mères, c'est la catastrophe. Des montagnes d'incongruités et d'inconvenances, et pas de descriptions physiques, par pudeur. Alors qu'est-ce qu'elles deviennent, les jeunes filles accomplies ? On les euthanasie à vingt ans pour les remplacer par des laiderons incultes qu'on avait gardées cachées jusque-là ? Toute personne qui proposera une solution pertinente à cette énigme gagnera, hm, disons, un peu d'orgueil et beaucoup de préjugés.

Publié dans Confiture

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Nabote 12/09/2008 10:30

Il y a fort à parier que la transformation extraordinaire qui affecte les ex-jeunes filles passant au statut de mères chez Jane Austen soit l'oeuvre d'un coup de baguette magique très efficace: la désillusion.
Pour peu que ladite jeune fille en ait encore, des illusions, avec ce qu'elle vient de vivre... Quelques années supplémentaires à subir le "service après noces" de Darcy devraient avoir définitivement raison de toutes velléités de spiritualité et de séduisante candeur, pour laisser la place à une mégère revêche digne de l'acariâtre marâtre de Cendrillon.

Jerry 15/09/2008 18:05


Bien tenté, là aussi, mais du tombes malheureusement dans un piège subtil : eh oui, la publicité pour la méthode Darcy est une publicité mensongère ! Vieux principe :
le slogan promet de démontrer comment séduire les femmes en les insultant, et finalement, quand on achète le produit, il est gentil, comme tout le monde, c'est très décevant.


Cactus Acide & Beurre Fondu 12/09/2008 09:36

Et bien c'est très simple, chère Jerry : il n'existe tout simplement qu'un cortex par lignée de femmes et celui-ci se transmet pendant la grossesse, qui elle-même se charge, comme chacun sait, d'enlever tout attrait physique à celle qui la subit et ce, définitivement.

Jerry 15/09/2008 18:00


Jolie tentative d'explication, mais il existe une objection de taille : l'existence de plusieurs jeunes filles accomplies issues d'une même mère (des soeurs), qui
réfute, de fait, l'hypothèse du cortex unique par lignée de femmes.