Mardi 16 juin 2009
Ah ça, non, on a pas trop la tête à écrire des choses drôles et intelligentes sur notre Parking sur cour, en ce moment. Alors ça va encore être bête et sordide.

Faut dire que le contexte n'aide pas. oh non, je ne parle pas de la crise, qui n'est finalement qu'un vaste prétexte à avaler d'amères pillules, mais de choses bien plus tangibles, comme cette sourde menace qui pèse constamment sur nous en la personne de monsieur Basilic.

On avait bien remarqué depuis quelques temps la multiplication des agressions mineures. Comme rouler en bagnole sur mes pots de fleurs, défoncer les pilliers en brique de la terrasse un dimanche matin ou encore jardiner à un mètre de nos fenêtres vêtu d'un magnifique bas de jogging usé qui glisse sur les hanches, laissant apparaître une bonne moitié de la raie de son septuagénaire postérieur.

Mais on tenait bon.

Et puis l'autre soir, en rentrant chez nous, on a trouvé, soigneusement alignés sur notre perron, un couple d'oiseaux morts.

Pardon, mooooorts.

Un rouge-gorge et un pic-vert.

Et puis le temps de se demander ce que c'était encore que cette horrible blague, la lueur bleutée de la télévision de monsieur Basilic s'était muée en une forme blanche qui enjambait rapidement le bord de sa fenêtre pour fondre sur nous.

"Oh oui, je les ai gardés pour vous les montrer, ils sont beaux, hein ? Et puis y'en avait un troisième, là, sur les dalles, je vous l'ai pas mis parce qu'il y avait de la tripaille alors forcément, mais attendez, il doit être quelque part par là, je vous le montre, mais où qu'il est donc passé, que vous voyiez au moins la tête, forcément le corps il est un peu éparpillé mais la tête était bien détachée, ah mais ça oui y'avait de la tripaille partout, j'ai foutu ça sur le côté parce que bon vous pensez bien, la tripaille, comme ça, sur les dalles ! Mais les deux, là, c'est des jeunes, p'têt qu'ils sont tombés du nid, parfois vous savez ils tombent du nid et pis alors y'a plus rien à faire, faut les achever à coups de talons, mais là je les ai trouvés ils étaient déjà morts, ils ont dû crever comme ça, ça doit être les chats, rien que la semaine passée j'en ai enterrés trois, ha c'est la saison, ça va vite en ce moment, ils crèvent comme des mouches ! Mais regardez les plumes comme elles sont fines, non mais vous pouvez toucher, hein, il va pas vous mordre, et la tête, vous avez vu le bec, ah ça, on dirait qu'il va parler, hein ?  Si vous attendez deux jours seulement, je vous garanti qu'il aura le bec plein d'asticots, hahaha ! Ah ben non maintenant ils sont tout raides, allez-y, touchez, le corps c'est comme de la pieeeeerre, mais tout à l'heure, je les ai trouvés, ils étaient encore tout chauds, hein !" Acheva-t-il avec un claquement de langue de connaisseur tout en secouant les deux pauvres piafs comme des marionnettes désarticulées.

Ah ben ça c'est sûr.

En fait, pour trouver chez nous, c'est facile : suffit de suivre la tripaille, et c'est au bout de l'allée de corbeaux crucifiés, juste derrière les crânes sur des piquets.
Par Jerry - Publié dans : Le réel monde réel
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Lundi 6 avril 2009
Au printemps monsieur Basilic a une espèce de sursaut d'activité. Il sort du long engourdissement de l'hiver, et tel le loriot joyeux, il part à la gambade dans son jardin, en quête de choses à faire.

Il y a un truc avec monsieur Basilic, c'est qu'en fait, il préfère l'automne, parce qu'il a une sorte d'obsession, et cette obsession, c'est la Mort. Le printemps, c'est-à-dire la vie, c'est pas trop son truc. Ça lui fait peur, tous ces trucs qui poussent. Ça lui file de la grosse angoisse métaphysique. Non, il préfère quand ça meurt, au moins comme ça, on est fixés, on est bien malheureux. Avec monsieur Basilic, si on évite le contact, c'est entre autres parce qu'inévitablement, au bout de dix minutes, il abordera le sujet de la Mort. Quand il regarde nos fleurs, toutes bourgeonnantes, il nous dit : "Attention, ça va crever !" Quand il parle des chats, il dit : "j'en ai eu plusieurs, mais ils sont morts". Quand il parle des oiseaux, il dit "j'en ai vu un ce matin, il était mort". En fait, il ne prononce pas "mort" comme ça. Il prononce "mooooort", d'une voix très grave, avec un vibrato dans les basses, mais genre même pour dire que le ver de terre, là, est "mooooort". "Ça c'est sûr, il est moooooort", surtout depuis que monsieur Basilic lui a éclaté la tête à coup de pelle en le prenant pour une vipère naine.

Donc au printemps pour chasser l'angoisse, monsieur Basilic est pris de la folie de faire des choses.
Mais, fidèle à son habitude, monsieur Basilic ne cherche pas ce qu'il est utile ou nécessaire de faire. Le plus urgent serait sans doute de profiter du beau temps pour vider la décharge publique qui lui sert de garage, où s'entasse depuis vingt ans un bric-à-brac plus jamais utilisé ni utilisable. Plus qu'un garage, c'est un lieu-dit - Tetanos city -  peuplé de "trucs" rouillants. Oui, parce que le clou rouillé, monsieur Basilic, il en fait collection. Il en a des caisses pleines dans sa cave, dans le garage, dans les poches. Tout ce qui rouille, il aime bien. Et vous seriez surpris de découvrir le nombre de "trucs" capables de rouiller. Même un crapaud en plastique pour jouer dans le bain est capable de rouiller au contact de monsieur Basilic.

Mais monsieur Basilic, depuis le temps qu'il y a des printemps et qu'il y est pris de l'envie de se livrer à de l'activité furieuse, n'a jamais envisagé de nettoyer son garage, qui soit dit en passant, est sous notre fenêtre. Non, au printemps, il est un peu embêté, au fond, monsieur Basilic, parce que dans un jardin, à part tondre la pelouse et virer quelques merdouzes laissées par l'hiver, il n'y a pas tant que ça à faire. Les plantes poussent toutes seules, c'est le principe du printemps. Alors monsieur Basilic, il cherche désespérement des trucs à faire, mais qui soient pas des trucs vraiment chiants comme le coup du garage. Donc tondre la pelouse, une ou plutôt deux fois, pour faire bonne mesure. Karcheriser les petites dalles devant sa maison - deux mètres carrés de surface. Emmener les broussailles à la décharge. Et puis, la nuit, subrepticement, ramener les broussailles pour pouvoir les emmener une deuxième fois à la décharge le lendemain. Rekarchériser les petites dalles, parce que vous comprenez, avec les broussailles. S'occuper, quoi.

Et avec l'arrivée du printemps, monsieur Basilic cherche le contact. Quand il cherche le contact, il vient fureter sous nos fenêtres, près de notre porte. Il lance des broussailles de derrière le mur, pour venir les chercher et se trouver un prétexte de nous approcher. Il fait semblant de se faire mordre par ses perruches, pour qu'on réagisse. Il fait de la danse africaine sur les plates-bandes. Enfin bref, il fait tout pour se faire remarquer.

Mais nous, on ne réagit jamais, évidemment. Et ça le rend nerveux. Ça le rend nerveux, au point qu'immanquablement, il y a un moment où il va, comme un chat qui veut jouer, commettre l'irréparable.

- "Jerry ? y a Basilic devant chez nous, il arrache des trucs.
- Quoi ? Mais qu'est-ce qu'il fout ? Mais... mais... ? Mes pissenlits !"

La fin de la phrase vola dans la pièce tandis que la porte claquait et que dehors, monsieur Basilic se redressait, une pleine poignée de pissenlits brisés dans la main, ignorant la fureur qu'il venait de déclencher.

- "Non mais oh ducon, tu t'es cru où, là, à m'arracher mes pissenlits comme un sauvage ?" que j'aurais aimé qu'elle dise mais malheureusement Jerry est très diplomate.

- "Oh mais je sais bien, à chaque fois que je fais quelque chose, avec vous, c'est mal", qu'il lui a authentiquement dit, parce que monsieur Basilic, il sait bien que quand il a fait une connerie, la meilleur façon d'arranger les choses, c'est de nier. Et monsieur Basilic d'expliquer que tous les malheurs du monde depuis la création de l'univers, c'est à cause des pissenlits, que ça rime avec nazi et saloperie, et que c'est pour ça qu'il les arrache.

Et ensuite, il s'est enfui, avec les pissenlits broyés dans la main, à qui il promettait douleur, enfer et châtiment.

Il y a quelque chose de spéculativement intrigant dans cette fixette de monsieur Basilic sur les pissenlits - parce que les autres mauvaises herbes, il s'en fout. Oui, il y  quelque chose de curieux au royaume de l'analogie à deux balles, dans ce désir irrationnel d'extirper tous les pissenlits du secteur, dans cette volonté farouche de déraciner les pissenlits - alors que les pissenlits, c'est précisément ce qu'on mange par la racine quand on est "mooooort".

Mais on n'en dira rien, parce que c'est le printemps, et parce qu'il faut laisser à Jerry le mot de la fin :

- "Putain mais merde - mes pissenlits, quoi !"
Par Tom - Publié dans : Le réel monde réel
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Mardi 3 mars 2009
Ah, la magie du cinéma.

Après être passé, en un petit siècle d'existence, par tant d'états et de luttes diverses, d'animation de foire en divertissement populaire, d'un commerce hâtivement légalisé à la construction des premiers studios d'Hollywood, de la révélation européenne de ses possibilités artistiques à l'heure de gloire d'Hollywood - façonnée par les mains desdits Européens chassés de leur terre natale -, de l'outil de propagande idéologique à la clause culturelle du plan Marshall, de la naissance du cinéma d'auteur à son institutionnalisation, de l'explosion du cinéma contestataire seventies  au cinéma familial de Spielberg,
du marketing à la papa des majors au marketing agressif du film indépendant à la Miramax, et finalement de la séduction à la coercition - le cinéma en a vu bien des couleurs pour se retrouver maintenant un peu coincé dans cette dichotomie stérile : les films avec potentiel commercial, et les films sans.

Les films faits pour faire du fric, et les films faits pour pas en faire.
On dirait bien  : les films qui n'ont rien à dire, les films qui n'ont rien pour dire.
Mais dans la réalité, ce n'est plus vrai depuis quasiment vingt ans : tous les films sont sur des cases, aucun ne dit rien et la différence se fait plutôt entre ceux qui raflent des quantités effroyables de fric, et ceux qui gagneront peut-être de quoi se rembourser les frais généraux.

Comme toute l'économie actuelle, le cinéma se retrouve pris dans la tendance société en sablier :

- les très gros blockbuster, en haut, qui, comme Danone sur le yaourt, fonctionnent avec cinquante pour cent du budget alloué à la communication : gobalement américains, ils sont la meilleure solution commerciale dans notre système pour ceux qui ont les moyens.
- les petits indés qui se financent en bricolo avec quatre ou cinq sources différentes, dont forcément du fond public.
- pas grand chose au milieu, généralement visé par les grands films populaires, et dont l'une des dernières réussite en date est Bienvenue chez les Ch'tis : le créneau moyen sur lequel tout le monde essaie de se placer, mais qui se caractérise surtout par le nombre et la régularité impressionnante des bides.

Maintenant, supposons que j'ai envie de voir Fresh, de Boaz Yakin, sorti en 1993, pour des raisons qui ne regardent que moi et ça tombe bien, parce qu'on doit pas être nombreux, chaque jour, à vouloir voir Fresh.
Le choix qui s'ouvre à moi, roi consommateur, est infini : soit je peux choper d'occasion une vieille VHS pourrie sur Priceminister, eBay ou consorts ; soit je peux acheter le DVD du film, qui me sera livré entre quatre et six semaines plus tard sur le site de la FNAC.
Or, et d'une, je veux voir le film, pas le posséder. Ça se trouve, c'est super mauvais, j'ai pas envie de conserver le DVD chez moi dans ma bibli où j'ai pas de place, et j'ai autre chose  faire que le revendre ensuite sur eBay.
Et de deux, je veux le voir maintenant, pas le commander en ligne, le recevoir par la poste dans un mois en espérant qu'avec la privatisation des services postaux, un contractuel me le chourave pas au passage, et puis ensuite défaire le boss de fin de niveau à mains nues pour avoir enfin le droit de voir ce putain de film qui ça se trouve est une bouse.
En fait, la vente de ce DVD est prévue sur un cas d'école : j'ai vu le film en salle, j'ai kiffé, j'achète le DVD pour me le remater chez moi.

C'est que toute l'économie du cinéma tourne autour de l'objet film, et plus précisément de sa période d'exploitation.

En terme d'investissement comme en terme comptable pour une société de production, chaque film est une boîte à part entière, créée pour une fenêtre d'existence brève - quelques années si Allah est vraiment très miséricordieux - comme ces grands moustiques qui ont la nuit pour se reproduire et meurent dans les lueurs de l'aube (ou restent parfois coincés pendant des jours dans un coin du plafond, à essayer de pas se faire bouffer par les chats).

Le vecteur roi de l'exploitation, c'est la projection en salles. Le bénéfice du film dépend donc du nombre d'écran sur lesquels ont peut projeter le film, de la localisation géographique de ces écrans, et de la durée pendant laquelle on peut le projeter avant qu'il laisse la place.
A l'origine, le cinéma est un divertissement populaire, dans tous les sens du terme : dans les années 70, la place ne coûte rien, et les gens y viennent avec naturel - même si déjà à l'époque, on parle de la concurrence de la télévision, mais c'est une autre histoire.

A partir du début des années 80, l'histoire du cinéma va de pair avec l'extension de cette période d''exploitation dûe à l'apparition de nouveaux moyens de diffusion, à savoir la video. Les années 80-90, c'est l'importance croissante des droits annexes - droits télévisés et droits vidéo.
Plus tard, à la fin des années 90, le début 2000, apparaît l'exploitation DVD, qui remplace la vidéo.

Le modèle économique reste le même, celui de fenêtres d'exploitation, en écho successif : la salle, la télé, le DVD.
Puis la rentabilité du film est achevée. La plupart du temps elle est surtout jouée en salle, parce que les banques, qui avancent l'argent du film, sont d'un naturel pressé. Le montant des droits télés ont été fixés au budget, et la vente DVD crée rarement des surprises.
Statistiquement, les films qui existent encore financièrement dix ans plus tard sont rarissimes et de toute façon, il faut en avoir un catalogue incroyablement conséquent pour pouvoir sérieusement s'y adosser.

Dans cette économie, il y a eu un gagnant évident, une place en or, celle du distributeur, qui gère l'exploitation. Le distributeur ne prend pas les risques de la production, il achète les droits, gère la sortie et se rembourse des frais engagés en communication dès le premier ticket.

La distribution, une drôle de place, dans l'économie générale des biens. La distribution, ou la naissance de la marge arrière.

La distribution, c'est-à-dire le marketing, c'est l'invention de la stratégie du blockbuster, et aujourd'hui l'essentiel de l'activité réelle des majors.
La distribution, c'est ce qui règne en maître depuis dix ans sur le financement des films, ce qui décide qu'ils se font ou non.

L'invention du fichier numérique est perçue dans cette économie comme un prolongement du DVD, mais elle met mal à l'aise.
Elle met mal à l'aise, parce qu'elle n'a en fait rien à voir.

Toute l'économie de l'exploitation est une économie de l'objet : la copie pellicule, la cassette video, le DVD. Le marketing se fait sur l'objet, sur son apparition dans le circuit général des biens, sa sortie.

Le fichier numérique n'est pas un objet : c'est un emplacement mémoire.

Ça ne coûte rien à stocker, ça ne demande pas de frais à être fabriqué. Ça n'est pas distribuable, c'est visionnable.

C'est absolument génial, parce que, si on regarde bien, tous les films n'ont pas vocation à être d'énormes succès qui rapportent du fric. Il en est des films comme des livres ou des moments de la vie : à certains moments, on a envie d'un truc drôle, à d'autres d'un film qui te parle de la vie, ou d'un navet cosmique, ou d'un film légendaire, ou d'un truc expérimental, ou d'un film à sketch, ou d'un petit film sympa, etc.

Mais dans le système d'exploitation sur une période de temps limitée, qui est un système du renouvellement constant, on ne peut pas choisir ce qui nous fait envie selon l'humeur. On choisit dans l'offre de la semaine ou du mois. On a pas envie de Hulk ? Ben, en ce moment c'est Hulk, donc tu prends. Ou alors c'est Comme un verre de lait sur la table, qui se renverse et puis meurt, pour dix euros pareil. Ou alors un film fait par le duo de la télé, là, que t'as déjà vu leurs sketchs en gratuit, ben c'est les mêmes - dix euros. Et voilà.

Donc quelque part, on s'y retrouverait sans doute mieux si on avait une bibliothèque immense et délocalisée de films variés, dont l'exploitation serait en quelque sorte permanente. Ce serait même une façon de gérer l'abandonware.

Ceux qui y perdraient un peu, ce seraient les distributeurs, évidemment.
Ils sont bien comme ça. Ils ont pas envie que ça change. Ils font de bons bénéfices, avec une méthode pas crevante.

C'est sûr que c'est plus facile d'envoyer le lobby faire pression sur les Etats pour qu'ils luttent à leurs frais contre le piratage - alors que c'est techniquement de la folie furieuse - plutôt que d'essayer de trouver un moyen d'intégrer les fichiers numériques à l'économie du cinéma.

Contre la réalité, on peut tenir longtemps. Qui perdra le plus à cette situation ? Je ne sais pas, sans doute ceux qui n'auront pas les moyens, comme toujours. Et puis ceux qui aiment les films, c'est sûr.

Dans tout ça, j'avoue que la seule question que je me pose, c'est pourquoi, depuis maintenant presque dix ans, les bons films ont quand même un peu tendance à se faire rares.
Par Tom - Publié dans : Bananience
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Vendredi 20 février 2009

Si le tigre vous dit que l'ours est mauvais chasseur, demandez-vous d'abord si l'ours chasse.



    On oppose traditionnellement, depuis le début du XXe siècle, deux grands systèmes d'organisation sociale, l'un connu sous le nom générique de communisme, l'autre de capitalisme. Le communisme historiquement construit sur la révolution russe de 17 ayant fait faillite, il est usuel de convenir que le communisme n'est pas viable. Il est fréquent de rencontrer une justification de cet échec communiste par le constat de ce que le capitalisme bénéficie d'un ordre naturel - personne ne l'ayant inventé - là où le communisme serait un projet, une volonté humaine de construire une société de synthèse, par opposition à une société qui, laissée à sa spontanéité, aurait justement donné le capitalisme.
    C'est l'argumentaire sous-jacent de toute la politique libérale contemporaine, et toute la faiblesse de l'opposition sociale vient de ce qu'elle est incapable de répondre simplement à quelque chose qui se présente comme un fait.
    C'est aussi la raison pour laquelle il est aujourd'hui fermement découragé par les autorités de chercher une alternative. Car il n'y a pas d'alternative possible, puisque la seule, la vraie, était le communisme, et ça a foiré. Donc laissez tomber, espèce de passéiste conservateur et immobiliste. Il faut aller de l'avant.

    Tout ça n'est qu'une façon déguisée de dire que le capitalisme est voulu par Dieu - ou la sélection naturelle - et que donc, il est oiseux d'en discuter, surtout en temps de crise, enfin, monsieur, vous n'avez pas des choses plus sérieuses à faire ? Ayez au moins un peu de pudeur, pour les gens qui souffrent.

    C'est une manipulation rhétorique, puisque par définition, toute organisation sociale est un choix, que Dieu est un concept, et que la sélection naturelle est une théorie descriptive des processus biologiques et non une théorie normative des sociétés humaines.

    Maintenant, j'avoue qu'en réalité le communisme et le capitalisme ne me semblent pas si fondamentalement différent. Ils me semblent même au contraire très proches l'un de l'autre, et je crois qu'entre la Russie et les Etats-Unis, entre le Pop Art et le réalisme socialiste, entre l'invasion de l'Afghanistan de 1978 et celle de 2001, entre la pornographie dissidente russe des années Brejnev et la pornographie contestataire des seventies, il y a bien des parallèles intrigants.

    Mais indépendamment de ça, le point commun entre le capitalisme et le communisme, c'est qu'ils fondent tous deux la structure sociale sur le capital et sa propriété. L'un pense que le capital doit être privé, l'autre public. Mais tous deux pensent que tout découle de la propriété du capital.
    En d'autres termes, ce sont deux systèmes qui fondent la société sur son économie.

    Les choses arrivent toujours pour un ensemble de raisons. Se braquer sur un aspect en se mettant la pression parce qu'on pense que tout vient de là, c'est le meilleur moyen de se planter.

    L'économie n'est pas la clé de voûte du système social, mais un aspect parmi d'autres d'une problématique incroyablement complexe qui est la transformation des liens spécifiques entre les gens qui se connaissent, en un lien abstrait entre les gens qui ne se connaissent pas.

    Le communisme historique a montré qu'une économie où le capital est exclusivement public n'est pas viable.
    Le capitalisme contemporain est en train de nous montrer qu'une économie où le capital est exclusivement privé n'est pas viable non plus.
    Mais la chute du second ne se fait pas sur le modèle du premier. En réalité, le capitalisme ne s'effondre pas : il s'affaisse.
    Depuis la fin du XIXe siècle, il s'affaisse doucement, gagnant des sursis à coup de guerre : guerres coloniales, guerres mondiales, guerres froides.
    Toutes ces guerres sont lisibles comme d'énièmes dérivations d'une crise fondamentale que le capitalisme ne cherche surtout pas à affronter face à face, et pour cause : il s'en nourrit. La crise, le capitalisme, c'est ce qui lui donne la pêche, c'est son Twix à lui, sa barre de Nuts. Le problème, c'est que ça ne marche que sur un mode autoritaire et le mode autoritaire, comme toute contrainte, finit toujours par créer une réaction. En 1914, la bourgeoisie a réussi à dévier la menace prolétarienne - parce que sinon, des "1917", il n'y en aurait pas eu qu'en Russie  - par une belle boucherie patriotique. Ça a calmé temporairement les humeurs, comme une saignée moyen-âgeuse.

    C'est donc naturellement que le capitalisme, suivant son cours, s'affaisse en féodalisme financier dans lequel nous vivons aujourd'hui, et dans lequel vivait déjà la France de la Belle Epoque.

    Oui, mais alors comment se préoccuper d'autre chose que d'économie ? Elle est partout. Personne ne peut y échapper.

    Eh bien, revenons à la fameuse opposition capital privé, capital public. Le PS aurait tendance à se poser comme des supporters d'une forme mixte, forme composée : une partie du capital doit être privée, une partie, publique. Et c'est la quadrature du cercle, ils n'y arrivent pas, ça foire tout le temps, on ne comprend rien, et puis de toute façon, le privé gagne toujours.

    Concevons plutôt cette opposition sur un plan symbolique comme l'opposition du cercle et du rectangle. On peut juxtaposer un cercle et un rectangle, ou les surimposer, mais faire que leurs formes s'accordent fondamentalement, ça paraît impossible.

    Pour résoudre le problème comme pour faire une révolution, il faut changer de point de vue.
Le seul moyen de réunir un cercle et un rectangle, c'est de faire un pas de côté, de passer en 3D et de définir le cylindre. Vu par le bout, c'est un cercle, vu par le côté, c'est un rectangle. Mais indubitablement, c'est un cylindre.

    Le seul moyen de résoudre la question de la propriété du capital, c'est de chercher le cylindre dont le privé et le public sont les facettes.
    Le seul moyen d'échapper à l'économie, c'est de chercher le cylindre social dont elle fait partie

    Ce cylindre a été trouvé par de nombreuses sociétés, très diverses, au cours des âges. Il a pris bien des formes, et il a duré de bien des façons. Nous mêmes l'avons trouvé, à différents moments de notre histoire. A d'autres moments, nous avons sévèrement tatané la gueule de sociétés qui l'avaient trouvé alors que nous l'avions perdu.
    Ce cylindre n'est pas une formule de mathématique : c'est un équilibre qui se crée, à certaines époques, entre certaines personnes qui partagent certaines conditions de vie. La vérité, c'est qu'il s'invente à chaque fois.

    La seule certitude, c'est qu'on ne l'invente pas si on ne le cherche pas.
    Mais si j'osais, je dirais que les deux premiers pas pour le chercher aujourd'hui sont assez simples.

    Le premier,  ce serait de comprendre que nous ne pouvons pas faire mieux que vivre - comme individu et comme civilisation.
    Le second, ce serait de se demander si nous avons vraiment compris ce que les peuples qui ont élaboré les monnaies-coquillages avaient en tête.
Par Tom - Publié dans : Le réel monde réel
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Dimanche 25 janvier 2009

Par Tom et Jerry - Publié dans : Le réel monde réel
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Lundi 19 janvier 2009
    Peut-être certains d'entre nos quatre lecteurs ont-ils vu passer l'histoire de cette fuite des coordonnées bancaires de 21 millions d'Allemands. Apparemment, elles proviendraient du personnel de sociétés sous-traitantes, mal payé et précaire, qui n'hésiterait pas trop à avoir recours à des procédés indélicats pour arrondir leur fins de mois. La sous-traitance porte sur la gestion de clientèle et le marketing. Ce n'est bien sûr pas prouvé, mais disons que l'autre piste - celle d'un énorme grizzly vert déguisé en ninja - n'est pas corroborée pas tous les témoins.

    L'explosion du marché de la sous-traitance date d'une vingtaines d'année à peu près, période sur laquelle elle est devenue un recours de plus en plus systématique pour des entreprises de taille de plus en plus réduite.

    La création du marché de la sous-traitance est liée à l'expansion des sociétés de conseil dont la plus symbolique est Andersen Consulting, qui a connu son heure de gloire en magouillant les comptes d'Enron. Le conseil est généralement né des sociétés d'expertise financière et juridique qui réalisaient les audits exigés par la tenue d'une comptabilité à vaste échelle. De la réalisation de ces audits, des conséquences pouvaient être tirées afin d'optimiser le fonctionnement et le plus souvent le rendement de la société. Ce qui était un à-côté pour ces sociétés d'analyse est ainsi devenu une activité à part entière.

    Si la naissance du conseil en tant que secteur remonte aux années 70, ce sont les années 80 qui voient sa croissance exponentielle au sein des grands groupes, et les années 90 qui couronnent son accession au marché juteux des entreprises de taille moyenne.
En trente ans, les activités de conseil ont pris une telle importance dans le monde économique, qu'elles sont l'un des points de chute le plus courant pour les diplômés d'école de commerce - écoles qui ont parfois du mal à convaincre leurs étudiants de faire justement plutôt du commerce que du conseil.

    Les sociétés de conseil se multiplièrent, et les normes qu'elles définissaient collectivement s'appliquèrent donc sur une surface entreprenariale de plus en plus grande.

    Le fait de détacher certaines activités d'une entreprise - certaines divisions ou comptes - pour les confier à d'autres sociétés, plus petites, qui se seraient spécialisée dans la gestion d'un domaine précis, fut un élément de base préconisé dans la réduction des coûts, il en fut même l'élément symbolique, le mythe fondateur du conseil.
    C'est aujourd'hui quelque chose d'extrêment courant de déléguer le poste client, ou le facturage ou sa comptabilité, à une autre boîte. C'est parfois très utile même pour une certaine échelle de boîte, qui a les moyens de se payer une sous-traitance mais pas une division comptable.
    Mais les entreprises qui ont fait la gloire originelle d'Andersen n'étaient pas particulièrement aux abois. Il y a dans la vie économique des effets de mode aussi puissants que n'importe où. Non, la gloire d'Andersen, ce fut de faire gagner encore plus d'argent à des boîtes qui en gagnaient déjà beaucoup, et ce fut la mode de réduire ses coûts pour dégager encore plus de bénéfices.
    Quel en est l'intérêt, hormis de pouvoir s'acheter une Porsche de plus ? L'intérêt est simple : il crée de la croissance dans l'entreprise, tout en restant immobile - sans trouver de nouveau marché, sans augmenter les ventes. Le procédé permet donc de créer de la croissance là où il n'y en a pas.
    Dans les années 70, il y a deux chocs pétroliers, qui donnent un coup d'arrêt à la croissance ininterrompue des Trente Glorieuses, croissance générée par la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l'expansion américaine, et la construction du marché commun européen.
    Dans les années 70 naît le conseil, dont le job est de générer de la croissance qui ne soit pas commerciale.

    Avoir recours à une société de conseil permet de faire monter l'action, parce que la Bourse anticipe le gain que l'entreprise en retirera. Dans un monde couvert d'entreprises et où les nouveaux marchés se font rare, l'optimisation par le biais d'une société de conseil permet de créer un mouvement boursier sans avoir à vendre plus de ce qu'on a à vendre - et facilite par exemple l'obtention d'un crédit ou une augmentation de capital. On peut rêver sur ce que signifie le fait de réduire les coûts pour obtenir un crédit.

    Derrière ces sociétés de conseil, maîtres d'oeuvre de la sous-traitance systématique, se profilent évidemment les banques d'affaires, dont la spécialité est d'analyser les mouvements des entreprises et de proposer à ses clients différents types d'opération, la plus connue étant la De Fursac, la griffe de l'Haum, la fusac.

   S
i la sous-traitance embauchait des CDI avec un bon salaire, elle ne ferait pas d'économie par rapport à l'entreprise qui lui a confié sa compta justement pour ne pas embaucher des CDI avec le salaire fixé par les conventions collectives ou son échelle interne. La sous-traitance n'est donc pas le règne de la prospérité des employés. Par ailleurs, une entreprise qui se spécialise dans la sous-traitance, c'est une entreprise qui ne vend ni ne produit rien mais qui tire son revenu direct du volume d'activité des autres entreprises. En cas de crise, la sous-traitance a dix fois plus de chances de s'en prendre plein la tronche.

Où j'en étais déjà ? Ah oui, les coordonnées bancaires barbotées par des employés de sous-traitances, sous-payés, en période de crise.
Bon, on va pas en faire un fromage non plus.
On va trouver une solution.

On va demander à une société de conseil.

Par Tom - Publié dans : Bananience
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Lundi 12 janvier 2009
    Dans The Wire, étonnante série policière mettant en scène la ville de Baltimore aux Etats-Unis, on voit l'un des gros dealers passer un bref coup de fil entre deux rendez-vous, pour signifier à son courtier de revendre tout les actifs qu'il possède dans la télécommunication mobile : Motorola, Nokia, etc. Il explique ensuite qu'il vient d'aller dans la cité, et qu'il a vu l'un de ses petits vendeurs au détail qui avait déjà deux portables : un pour le business, l'autre pour appeller sa nana.

    "Si un gamin comme ça en est déjà à avoir deux portables, qu'est-ce que tu veux vendre de plus ? Le marché est saturé, mec, c'est tout".

    L'épisode a vraisemblablement été écrit milieu 2002, pour situer le contexte, c'est-à-dire après l'explosion de la bulle internet, la chute des nouvelles technologies et l'effondrement de la spéculation sur les opérateurs de téléphonie mobile. Le personnage caractérise le bon sens de terrain, celui qui constate la réalité économique concrète que toute la spéculation boursière du monde ne saurait remplacer. M.Sarkozy lui rendrait certainement hommage, empêtré comme il est aujourd'hui dans cette contradiction de défendre le capitalisme industriel tout en tirant sur le capitalisme financier, ce qui revient à vouloir garder la graine tout en refusant la plante qu'elle donne une fois en terre.
    Et sans doute un gros dealer des cités n'est-il pas la personne la moins indiquée pour recevoir un hommage de M. Sarkozy.

    Mais ce qui est intéressant, c'est ce qui vient après.
    Tout le monde a, j'espère, remarqué comment les opérateurs de téléphonie mobile ont fait pour pouvoir vendre plus après 2002. Ils ont utilisé trois tactiques, qui sont les tactiques de base d'une certaine pratique du commerce : le progrès simulé, le packaging mystère, et la contrainte old school.

    Depuis les Trente Glorieuses, l'amélioration technologique, que l'on confond souvent avec le progrès, est le moteur économique de nos sociétés. Il est le mythe fondateur de la consommation, c'est-à-dire de la croissance. Certes, que chaque foyer dispose d'un frigo avait un sens à une certaine époque. Mais quand chaque foyer a effectivement un frigo, soit on change son fusil d'épaule, soit on reste à tout prix sur le même modèle et on remplace les frigos par des écrans plasma sans se poser de question.

    Le progrès technologique recèle la première technique fatale de vente forcée. Pour désaturer un marché, on le rend obsolète.

    En guise d'amélioration technologique  du produit, le portable n'offrait pas beaucoup de potentiel. Un téléphone reste un téléphone. Partant de son concept, on peut faire deux choses : améliorer la captation du réseau, améliorer la qualité du son. Rajouter des conneries comme un répertoire, un éditeur de texto et trois blagues du même tonneau. Enfin bon, depuis cent ans qu'on fait des téléphones, c'est pas comme si c'était vraiment un sujet neuf.
    Améliorer le réseau, c'est très cher, puisque que ça vient en l'occurence de la couverture satellite, et que les lancements ne sont pas fréquents. Améliorer le son, ça se fait, mais il faut remarquer que tout le monde s'en fout, vu comme on vit dans un monde de sourds.
    La seule solution, c'est donc le progrès simulé : l'ajout de gadgets inutiles, qui n'ont rien à voir avec la ratatouille, non pas pour améliorer l'objet, mais pour transformer sa fonction : la caméra embarquée, l'appareil photo, la lecture de videos, les jeux pouraves, la diffusion par haut-parleurs, etc. Toutes choses qui ont définitivement rendu ce monde meilleur.

    Le packaging mystère, c'est la base du marketing : same product, different name. Les opérateurs ont changé régulièrement le design des téléphones, donnant l'impression que ça correspondait à une évolution technologique, alors que rien du tout, peanuts. La même puce, le même micro, le même réseau.
    C'est comme si vous aviez un président qui est toujours en costard, et d'un coup, paf, il y en a un, il met un short pour aller courir ! On a envie de dire que c'est nouveau ! Alors forcément on a de la curiosité, on a envie de voir comment c'est, de vivre avec un président qui fait du jogging ! Mais on s'aperçoit qu'en fait c'est toujours le même type, et d'ailleurs il arrête super vite de porter des shorts, il arrête super vite de courir tous les matin, il remet des costumes et il recommence à faire la gueule. Et là, vous vous demandez comment vous avez pu vous faire avoir, vu que Jimmy Carter avait déjà utilisé exactement la même tactique il y a trente ans. Ah ça, mais qui se souvient de Jimmy Carter ?

    La contrainte old school, c'est bien sûr ce qui marche le mieux. De toute façon, c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes. Le principe est simple : si le consommateur ne veut pas aller à la montagne et racheter un nouveau téléphone, alors vous le fouettez jusqu'à ce qu'il aille à la montagne, bordel. Vous le forcez par tous les moyens possibles à se débarrasser de son vieux cellulaire et à en racheter un neuf, vous le forcez à lâcher son forfait super avantageux que vous lui aviez fait à l'époque où les portables, tout le monde trouvait ça un peu ridicule, vous lui prenez les billets dans le portefeuille, et s'il rechigne, vous le tapez. Inspirez-vous de tous ces films de gangsters, ils contiennent un enseignement méthodologique incontestable.
    Les possiblilités sont innombrables : l'entente illégale sur la concurrence, les refus de vente masqués, les engagements contractuels foireux, la désinformation systématique des détaillants autonomes, les bi-bandes qui ne marchent pas aux USA, le matraquage publicitaire, la manipulation etc. J'ai même vu des vendeurs Orange proposer un avantageux contrat qui n'existait plus pour en faire signer en douce un autre qui n'avait rien à voir, l'air de rien et le sourire aux lèvres.

Le pire, c'est que je suis à peu près sûr que je n'ai absolument rien appris à personne dans cet article.
Par Tom - Publié dans : Bananience
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Mercredi 31 décembre 2008
(Ce billet est ma cinquième et dernière contribution à un groupe de travail très sérieux sur "le glamour dans la littérature internationale, des origines à nos jours".)

Pour Virginia Woolf dans A Room of one's own, la meilleure raison pour encourager les femmes à écrire, c'est qu'elles seules peuvent offrir aux hommes un point de vue qu'ils n'auront jamais sur eux-mêmes - de même que seuls les écrivains mâles peuvent amener les femmes à se voir sous un jour inconnu, un peu comme si chaque sexe avait à l'arrière de la tête un point caché à ses regards, un angle mort que seul le sexe opposé pouvait voir - et ainsi, en retour, lui faire voir.

Et ce rôle, que Jane Austen assumait fort bien au regard de la gent masculine dans Orgueil et préjugés, c'est Charles Dickens qui s'y colle en symétrique pour révéler l'envers des femmes dans Les Grandes espérances. Car croyez-le ou non, Les Grandes espérances, c'est un roman sur les femmes. Oui, malgré les personnages principaux masculins qui seront, comme on s'y attend, très malheureux, très heureux, puis à nouveau très malheureux, puis encore plus heureux, malgré la franche camaraderie des pères, des amis, des camarades, malgré l'ambiance dark gothique avec steppes brumeuses et glas sonnant qui m'a longtemps fait croire que ce roman avait un lien avec la chanson superlativement virile des Pink Floyd, High hopes, alors qu'en fait non, le titre anglais, c'est Great expectations, quelle great deception, malgré le côté Trois mousquetaires, malgré le côté histoire de pirates et société secrète, non, malgré tout cela, Les Grandes espérances est en réalité un roman sur the dark side of the girls.

La femme qui bat son mari
Première figure féminine du roman, soeur et mère adoptive du narrateur, Mme Gargery est, selon son époux, "un beau corps de femme". Et c'est à peu près tout ce qu'on peut dire en sa faveur, la tête au-dessus de ce "beau corps de femme" apparaissant comme perpétuellement défigurée par les passions violentes : à toute heure du jour, elle tombe sur son mari et son frère à coups d'injures, de poings, de bâton. Mme Gargery, c'est douze femmes en colère à elle toute seule. Et pourquoi en colère ? En apparence, pour rien. Mais si on creuse un peu, on voit que Mme Gargery, elle a les épaules à la fois frêles et solides. Elle a les épaules solides parce qu'il faut bien : être femme d'un forgeron au XIXe siècle, ce n'est peut-être pas la condition la plus difficile qui soit, mais enfin c'est quand même une grosse charge à supporter toute seule. Et frêle en même temps parce que visiblement, ces responsabilités de mère de famille, elle a dû les assumer vachement, vachement trop tôt, à la mort de ses parents à elle. La preuve, elle sert toujours de mère à l'un de ses tout jeunes frangins. Pas une excuse, certes, mais Mme Gargery, c'est celle qui s'occupe de tout le monde alors que personne ne s'occupe d'elle. Et ça, ça l'aigrit, ça la met en colère, ça la rend violente et vindicative.

La femme qui dit "puisque c'est comme ça"
On a toutes eu cette tentation un jour de déception amoureuse : dire que "puisque c'est comme ça", c'est fini, que celui-là, c'était le dernier, qu'on ne se laisserait plus jamais avoir, qu'on allait s'enfermer toute seule dans sa chambre et ne plus voir personne, na. Eh bien Miss Havisham, elle, elle l'a fait. Elle a boudé toute sa vie. Elle s'est vraiment enfermée chez elle sans plus jamais revoir la lumière du jour suite à un chagrin d'amour. Bon, autant le dire tout de suite, ça esquiche sacrément la jugeotte, de ruminer plus de cinquante ans ses vieilles rancunes. Voire même, c'est contagieux : ce que montre fort bien Dickens, à travers cette seconde figure féminine, c'est la manière dont la folie revancharde d'une génération prépare allègrement la suivante à revivre, non pas exactement la même chose, mais en tous cas largement aussi mal. Miss Havisham, c'est la reproduction volontaire du malheur d'aimer.

La femme qui humilie les garçons
Jeunes filles qui me lisez, écoutez bien ce conseil : gardez-vous de vous moquer des jeunes garçons ! Gardez-vous de les juger communs, vulgaires, sales, inférieurs ou minables, et surtout de le leur faire savoir ! Oh oui, car c'est très pernicieux, ces choses-là. Si vous faites honte à un garçon, vous brisez son estime de soi. C'est très douloureux. Et en même temps, vous vous posez comme la norme supérieure de cette estime. De ce fait, il pensera sans cesse à vous. Il s'attachera à vous, voire même, avec un peu de malchance, pour toute la vie. Il n'aura de cesse d'avoir reconquis son estime, c'est-à-dire la vôtre. Non, vraiment, mesdemoiselles, si vous vous moquez d'un garçon, sachez-le, il va falloir assumer. C'est-à-dire, ensuite, au choix, l'épouser ou le tuer. Car lui ne vous lâchera pas. Estelle, la petite fille qui se moquait des petits garçons, c'est l'incarnation de la punition des bêcheuses.

La femme qui choisit le mauvais
C'est un phénomène bien connu des cours de récréation : deux garçons, deux camarades, sont attirés par la même jeune fille. Eh bien presque systématiquement, la jeune fille choisit le mauvais : celui qui a le moins d'affinités avec elle, celui avec qui l'histoire tournera court, celui même qui, éventuellement, la fera souffrir. Là, notre jeune fille, la même que la précédente, non seulement elle choisit le très très mauvais, mais en plus elle l'épouse. Qu'est-ce que ce mauvais choix systématique nous apprend sur les femes ? Une femme qui choisit le mauvais, c'est peut-être une future femme trompée, mais c'est surtout une femme qui se trompe : c'est une femme qui s'ignore elle-même au point de ne pas savoir ce qu'elle ressent. Comme celle qui bat son mari et comme celle qui passe sa vie à bouder, finalement, la femme qui choisit le mauvais est avant tout une femme coupée de ses émotions - comme beaucoup de femmes finalement.

La femme qui aime bien son papa
Oh, on la voit peu celle-là, et forcément, on la voit peu, parce que c'est une bonne fille, alors elle est souvent à l'étage, à s'occuper de son vieux papa. Oui, car une bonne fille doit aimer son papa. Même s'il est vieux et laid. Oui. Même s'il n'utilise l'eau que pour se laver, et encore. Oui. Même s'il ne s'exprime que par des hurlements. Même s'il est violent et grossier. Même s'il est plus proche d'une bête féroce que d'un père. Même s'il tyrannise son entourage - le seul entourage qu'il lui reste, c'est-à-dire sa fifille. Parce que la fifille, finalement, elle n'a nulle part ailleurs où aller. Oh, elle aimerait bien, sans doute, elle aimerait bien se marier, par exemple. Mais non. Parce qu'une bonne fifille, ça se doit de rester jusqu'au bout à se faire hurler dessus par son horrible papa. La petite Clara, c'est la dernière, c'est la plus modeste figure de la collection de femmes de monsieur Dickens. Et c'est peut-être celle qui nous permet de mieux comprendre, à travers ce mélange d'un impératif d'obéissance avec la réalité sordide de la maltraitance, comment une femme du XIXe siècle, obligée d'aimer ce que tout lui ordonne de haïr, se coupe de ses émotions.

Pour conclure, on reviendra un instant sur la structure du roman. Dickens se moque au chapitre XXXI de ces représentations théâtrales à petit budget où un même acteur revient, approximativement remaquillé, interpréter toutes sortes de personnages sans aucun rapport les uns avec les autres. C'est très économique, mais ça n'ajoute certes pas à la crédibilité. Eh bien Dickens fait exactement pareil avec les personnages de son roman. Il en dispose d'une bonne poignée, certes, mais au bout d'un certain temps, c'est comme s'il y avait pénurie : à chaque apparition nouvelle, c'est en fait une tête déjà connue qui vient jouer le rôle attendu, comme si chaque personnage resservait plusieurs fois, révélant des connexions tout à fait surprenantes dans les coulisses de l'intrigue. Et étrangement, alors que ce genre de procédé ruine le crédit d'une pièce de théâtre, là, dans le roman, cela ajoute plutôt à la solidité de l'intrigue - ou en tous cas à l'attrait de ce fascinant cauchemar de Noël que sont Les Grandes espérances.
Par Jerry - Publié dans : Confiture
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Jeudi 18 décembre 2008
(Ce billet est ma quatrième contribution à un groupe de travail très sérieux sur "le glamour dans la littérature internationale, des origines à nos jours".)

La Chartreuse de Parme, c'est l'histoire de deux couples et d'une chartreuse. Une chartreuse, oui, vous savez, ce petit animal à robe grise et à poil soyeux. Bon, sauf que celle-ci est moins petite, moins soyeuse et plus froide que les chartreuses habituelles. Mais tout aussi grise.


Les deux couples – Stendhal semble les avoir créés un peu comme Dieu au premier jour, quand il créa le jour et la nuit : contraires.

D'un côté, vous avez la duchesse Sanseverina et son comte Mosca. Des drôles, ceux-là. De belles personnes, de beaux esprits, pleins de finesse et d'humour, solides, puissants, courageux, sensibles avec ça. Et qui vivent leurs amours avec ténacité, déployant des trésors d'intelligence et de tactique pour surmonter embûches et coups du sort. Les amours du comte et de la duchesse, c'est plein d'inventivité et de retournements, c'est souvent drôle, c'est parfois dangereux, ça se comprend à demi-mot, ça se moque du monde, ça cherche à vivre enfin avec honneur et dignité dans un Etat pourri par le despotisme et la corruption. La duchesse et le comte, c'est la beauté concrète, c'est la puissance au service de l'amour. C'est un peu grâce à eux que La Chartreuse de Parme, malgré sa longueur, n'est pas du tout un roman ennuyeux.

En face, Fabrice et sa Clélia. Et ces deux-là, ce sont des courants d'air. Evanescents, pâles, étourdis et aphones, leur histoire d'amour est à leur image : sans chair. Quelques mois de contemplation muette entre deux fenêtres, quelques années de soupirs en absence, quelques voeux absurdes et funestes, nuls projets, nuls traits saillants, nulles réalisations, amours si faibles finalement que l'auteur même, excédé de leur vacuité, s'en débarrasse avec violence trois page à peine après les avoir résolues. Clélia et Fabrice, c'est la fascination du vide.

Non, vraiment, ces deux couples ne semblent avoir été réunis que pour mieux faire ressortir l'être à côté du néant. Et pourtant, et pourtant. La Sanseverina, qui croyez-vous qu'elle aime à la folie ? Le comte, cet homme admirable ? Mais non, elle n'a d'yeux que pour Fabrice, ce clair de lune, ce bon à rien, ce minet ! Et Fabrice, est-il au moins attiré par la vraie perfection féminine de la Sanseverina ? Que non, puisqu'il aime une pucelle, une blondinette, une chétive et craintive créature, sans esprit et sans voix, pétrifiée de superstition dans son donjon poussiéreux !

C'est que Fabrice et Clélia disposent d'une arme magique qui leur permet de vaincre à tous les coups l'adversaire : ils sont... Jeunes. La Chartreuse de Parme nous raconte l'histoire du jeunisme triomphant. Même les plus valeureux s'y laissent prendre : le comte et la duchesse, ces êtres admirables, donneraient volontiers toutes leurs belles qualités pour avoir des joues de pêches et des yeux tout frais ; et chacun lâche la proie pour l'ombre, aveuglé par cette insaisissable idole, la jeunesse.

Le problème avec le jeunisme, c'est que c'est une valeur à forte volatilité. Priser la jeunesse, c'est comme spéculer sur les subprimes : ça va bien un temps, mais vient un jour où la bulle éclate, et là, en-dessous, il n'y a plus que du vent. Ainsi à force de miser toujours ce qui est pour espérer ce qui fuit, La Chartreuse de Parme finit sur cet écroulement de l'amour sur lui-même, tout ce qui est aimable aspiré dans le néant de ce qu'il aime ; ne survivent à cet effondrement des valeurs amoureuses que les choses finalement les plus vaines, la politique, l'argent, les gloires du monde.
Par Jerry - Publié dans : Confiture
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Lundi 1 décembre 2008

Ce clown triste d'Eric Zemmour fait un peu parler de lui en ce moment.
Non, pardon, pas celui-ci, celui-. Celui qui est journaliste et dont le fond de commerce est grosso modo de dénoncer le cauchemar de la dénonciation du racisme - cauchemar qu'il n'hésite pas, le brave homme, à qualifier de totalitaire.

Le Zemmour est un animal intéressant, qui trouve sa pitance dans des biotopes peu engageants.

Les Zemmour vivent du terreau pas très fertile de l'identitaire - longtemps chasse gardée du Front National - et qui revient pourtant, marronnier des temps modernes, sur le devant de la scène médiatique avec la régularité d'un has-been chez Michel Drucker.

Ce que les Zemmour aiment par dessus tout, à l'instar de Jean-Marie Le Pen en son temps, ce sont les faux débats. Ils aiment se faire passer pour celui qui sent le soufre, celui qui dit la vérité qu'on veut taire, celui à qui nos mamans nous ont interdit de parler. Ils aiment se donner l'image du seul contre tous, alors qu'ils sont, par exemple, éditorialistes au Figaro, ce qui, en terme de marginalité, est largement comparable à un dissident communiste menacé par le goulag et pourchassé par le Guépéou.

Les Zemmour aiment les faux débats, parce que c'est l'occasion de réduire les gens qui trouvent que les Zemmour disent des conneries à des incultes, des hypocrites ou des enfants immatures.

Les Zemmour aiment se poser comme ceux qui voient plus loin, mieux, plus large. Ceux qui pensent outside the box. Ce sont des visionnaires-nés.

Comme le Troll Internet, les Zemmour sont des animaux domestiques. Ils croissent parce qu'on les nourrit. Ils ne peuvent pas se nourrir seuls.
La raison de nourrir un Zemmour, c'est par exemple son amour du faux débat.
Les Zemmour vont racler dans les marécages putrides de l'inconscient collectif, non pas pour le purger, mais pour inviter tout le monde à se vautrer dedans, "décomplexé".

Les Zemmour habitent les pensées malsaines des sociétés qui ont la fièvre.

Le faux débat permet de détourner l'attention du vrai débat. Les Zemmour ont une capacité innée à faire diversion. Quel que soit le sujet, ils parviendront à le détourner pour revenir sur leurs marottes.

Les Zemmour ne sont pas des gens avec qui il est dangereux de débattre. Ce sont des gens avec qui il est sans intérêt de débattre. Ils enfilent énormités sur énormités, avec une agressivité qui ne sert souvent qu'à masquer la confusion de leur discours. Les Zemmour ont déjà leurs conclusions toutes faites, et tout ce qu'ils diront ne servira qu'à définir ou redéfinir constamment le débat dans les termes qui leur permettent d'arriver aux conclusions qu'ils soutiennent, et qui ne sont rien d'autres que des pétitions de principe - par ailleurs assez moches, au strict point de vue humain.

Si les Zemmour sont si forts dans les faux débats, c'est que les Zemmour ne disent jamais ce qu'ils pensent. Ils le sous-entendent. Le Zemmour laisse ses interlocuteurs s'empêtrer dans ce qu'il a sous-entendu mais qu'il n'a jamais dit -
tout en les regardant de l'air patient du Zemmour au-dessus de la mêlée, en avance sur son temps.

Quand les Zemmour sortent de leur terrier
, ce n'est pas pour dire des choses ou apporter une contribution concrète. Ils sont avant tout les commensaux d'une bête qui ne veut pas être vue.

Les Zemmour sont là pour faire semblant de débattre d'un problème qui n'existe pas, pendant que les vrais problèmes ne sont pas résolus par des gens qui ne veulent surtout pas en débattre.

C'est pourquoi le temps des Zemmour est le temps du silence, des télévisions qu'on éteint avec lassitude et des chats qu'on fait ronronner sur les canapés.

C'est le temps de se dire : Ok. What, now ?
Par Tom - Publié dans : Bananience
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Tom et Jerry

vont refaire le monde, mais en commençant par un blog, parce que sinon ça fait beaucoup.

"L'homme est né bon, mais faut pas le faire chier." (Jean-Jacques Rousseau)

"Bats ton âne pendant que tu es dessus. Si tu ne sais pas pourquoi, lui non plus." (sagesse ancestrale hindoue)

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