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Le réel monde réel

Lundi 8 octobre 1 08 /10 /Oct 09:54

Il y a cet ami d'enfance, nous étions dans des écoles différentes, mais on apprenait la musique au même endroit. Il habitait à cent mètres de chez moi. Je me souviens qu'il m'avait dit à l'époque - on avait royalement huit ans - que lorsqu'un homme était mis en présence d'un sexe féminin, il avait automatiquement une érection - impossible d'y échapper, le pénis était programmé pour ça, tu comprends. Je souris à chaque fois que j'y repense.

La ligne de zonage des collèges passait entre chez lui et chez moi, et à cent mètres l'un de l'autre, on est allés dans deux collèges différents. Avec le temps, on s'est perdus de vue.  Il y a plusieurs années de ça, j'ai vu son nom et sa photo dans le journal (Le Monde si je me souviens bien). Il était allé à Jérusalem, pour un échange universitaire, et trois jours après son arrivée, il avait été tué par une bombe dans un café. Assis sur le banc où je lisais ça, j'ai pleuré. Une fois ou deux, en repassant dans le quartier de mon enfance, j'ai aperçu sa mère, de loin.

Il y a cette fille rencontrée dans je ne sais plus quelle colonie de mes quinze ans. Elle habitait Saint-Brieuc, pour moi qui venais de Paris, c'était le bout du monde. C'est la première fille dont je sois tombé amoureux. Il ne me reste aucun souvenir d'elle, rien d'autre qu'une impression, un sentiment intime, l'empreinte lointaine et ténue d'une présence.

Au début de l'ère google, elle a fait partie des premières personnes dont j'ai cherché la trace sur le web, par curiosité de voir ce qu'était devenue cet éphémère fragment de ma jeunesse. Mais elle était de ces gens qui n'apparaissent jamais nulle part sur internet. Au fil des ans, je l'ai régulièrement googlée, mais ni la naissance des blogs, ni Twitter, ni Facebook ne l'ont révélée. Et puis finalement, j'ai vu son nom - un nom composé, sur lequel on ne peut se tromper - s'écrire pour la première fois sur le sable virtuel, au détour d'un avis de décès. Elle est morte l'été dernier, trois jours avant mon anniversaire, elle avait mon âge. Je ne sais pas ce qui l'a tuée, de même que je ne sais rien de sa vie. Pourtant, là encore, je me suis surpris à pleurer.

Je me suis demandé pourquoi je pleurais sur une femme dont presque vingt années me séparaient, de même que j'avais pleuré sur un ami perdu de vue depuis dix ans.

Et puis j'ai réalisé que ces morts, c'étaient mon premier ami et mon premier amour. Une petite part de moi, une part ancienne -  ceux qui étaient là au début, les premières fleurs de mes premiers printemps.

Par Tom - Publié dans : Le réel monde réel
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Mardi 24 janvier 2 24 /01 /Jan 19:49


I guess it's over now. But it's been ten good years, right ?

Il y a certainement dans le monde des évènements plus importants que le 404 du FBI sur Megadownload (dont le nom est quand même un cours de smart branding à lui tout seul) et l'arrestation de son douteux phacochère de patron Kim.Com, mais les petits évènements recèlent parfois des richesses insoupçonnées (spirituellement parlant).

D'abord, ça a permis à tout le monde de comprendre que internet était la propriété des Etats-Unis. Ça n'était pas une nouveauté, mais c'est comme un terrain vague : le jour où vous voyez une clôture apparaître, vous vous souvenez qu'il y a un cadastre.

Ensuite, il y a le fait qu'on ne se peut gaver de nouvelles technologies pour soutenir la fameuse croissance, sans accepter la nature de ces nouvelles technologies. Comment vendre des iPad et des iPhones sans accepter la dématérialisation des contenus numériques ? On peut étendre le droit d'auteur pour le représenter comme un droit d'usage des contenus, mais à partir du moment où l'usage ne coûte rien, on se retrouve assez vite devant un problème, du moins si on attache au droit d'auteur une valeur financière.

C'est également une occasion de réfléchir à la notion de droit d'auteur, ce faux-ami. Les auteurs sont très indirectement concernés par le téléchargement illégal, puisqu'ils ont cédé leurs droits. Le terme d'Eva Joly sur l'industrie du copyright faisant face aux monstres qu'elle a engendrés est de loin la position politique la plus pertinente sur le sujet. Les auteurs ont cédé leurs droits à ceux qui leur ont financé la réalisation et la diffusion de leur travail. Ce sont donc les producteurs et les diffuseurs qui détiennent le droit d'auteur en contrepartie de l'argent et des moyens qu'ils ont avancé. Généralement, ils se remboursent de tous leurs frais avant de commencer à répercuter, s'il y a lieu et si le contrat le prévoyait, sur l'auteur. Parmi ces frais à rembourser est évidemment comptabilisé le montant de l'achat du droit d'auteur, qui n'est jamais envisagé dans le contrat de cession que comme une avance.


Autant dire qu'il faut qu'un album ou un film fasse un vrai carton pour que l'auteur véritable touche des retombées sur son succès. Ces retombées sont ensuite à la discrétion des sociétés exploitantes du droit d'auteur. Les frères Weinstein par exemple, sont bien connus pour ne jamais reverser un centime aux auteurs, étant donné qu'ils ne parviennent jamais à se rembourser de leurs frais (un vrai mystère, ils ont un triangle des Bermudes dans leur bureau). Bien sûr, l'auteur est censé avoir accès aux comptes d'exploitation de son oeuvre, mais dans la pratique, lorsque Dreamworks donne un chèque à Dugland parce qu'il a écrit un film qui a bien marché, Dugland remercie gentiment et ne va pas fouiller dans les comptes, à moins de vouloir dépenser aussitôt son chèque en frais d'avocat et de ne plus jamais bosser avec Dreamworks. Ceci permettant de comprendre pourquoi Spielberg produit Spielberg.

Ça n'en fait pas une raison de dire que le téléchargement est la Boston Tea Party du XXIe siècle, après tout producteur et diffuseur sont des métiers et il faut bien que tout le monde vive, mais enfin autant savoir de quoi on parle quand on prononce le terme droit d'auteur. Pour le numérique, seule la licence globale permettra de sortir de l'ornière, et la seule raison pour laquelle elle n'est pas encore mise en place, c'est que les diffuseurs ne veulent pas investir dans le développement de plate-formes qui ne leur rapporteraient rien (parce que déconnons pas). Donc ils laissent Megaupload investir dans le développement, ils laissent des internautes rétribués par la pub monter les sites de direct download - dont certains sont remarquablement efficaces et intéressants - ils laissent Megaupload devenir bien gros, et ensuite ils gueulent au tribunal pour récupérer en dommages et intérêts le bénéfice de l'opération, en ayant économisé l'investissement. Honnêtement, c'est une très bonne affaire. En plus, on peut se draper dans la toge de la vertu bafouée, et ça c'est trop bon.

Personnellement, ce que j'attends avec curiosité, c'est le procès. Parce que je n'ose imaginer les conséquences si le FBI perdait.

Mais bizarrement, ce qui me revient en mémoire, dans l'affaire Megaupload, c'est tout le bataclan médiatique qui a entouré les révolutions du monde musulman, où tout le monde semblait dire que les réseaux sociaux avaient fait tomber les dictatures. Il me semblait à l'époque qu'un lent pourrissement social et des mecs dans la rue prêts à tenir tête à des fusils étaient  plus déterminants, mais il est vrai qu'internet a permis la communication et donc l'organisation d'un mouvement collectif qui sinon serait peut-être resté dispersé et inefficace. A la grande époque syndicale, les communistes envoyaient usine par usine des types chargés d'expliquer le B-A BA du marxisme, et c'était plutôt efficace aussi, mais à chaque époque ses moyens.

Quand je vois le FBI couper Megaupload - sur lequel j'avais des fichiers légaux bien pratique pour les échanges professionnels -, quand je lis le contenu du SOPA présenté au Congrès, une petite voix me fait remarquer une certaine correspondance temporelle entre "le printemps arabe" et le moment où le pouvoir a sonné la fin de la récré internet. Et elle ajoute ingénument que peut-être, si lien obscur il y a, c'est que ni les Etats-Unis, ni les démocraties libérales ne souhaitent prendre le risque que le Net leur échappe et que tout ça leur arrive à eux - nous arrive à nous.

Par Tom - Publié dans : Le réel monde réel
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Vendredi 7 janvier 5 07 /01 /Jan 17:07

Il vient parfois un moment dans la vie médiatique d'un artiste, où il se décolle de son oeuvre, où il s'en dépouille comme d'un vieux manteau pour n'exister que par lui-même, dans cette tenue  nouvelle, brillante et dorée de la star. Du musicien, du cinéaste, du comédien ainsi consacré, vous n'aurez désormais qu'une vision de plus en plus confuse de sa carrière concrète, et l'on ne parlera dans les médias de ses albums et de ses films qu'en tant qu'ils sont "nouveaux" - c'est-à-dire récents. Le contenu de ce dernier album ou film n'aura alors plus d'importance. Il sera évoqué avec autant de précision qu'un rêve d'enfance et servira essentiellement de prothèse au discours médiatique pour intégrer la star à lui-même. De la star, vous n'entendrez plus parler de ce qu'elle fait, mais de comment elle va.

L'espace de la star est un espace autonome exclusivement médiatique. Cet espace existe en musique et en cinéma, le territoire du show-business. C'est un espace de la valeur.  On y entre, on en sort aussi. Lorsqu'un "talent", selon la nomenclature actuelle, entre dans l'espace de la star, il devient le symbole de sa valeur : valeur ambiguë, puisqu'elle confond en une ruse rhétorique la valeur artistique et la valeur financière. On ne parle plus du contenu car il est entendu qu'il est valable. L'espace de la star est un espace de spéculation : on "mise" sur un talent, on crée des "valeurs sûres", on évite les déchus qui chutent.

Les écrivains ne font jamais des stars. C'est sans pourquoi on parle de leurs livres quand ils sont invités à la télévision. Quoi qu'on fasse, la littérature ne parvient pas à créer un "espace star" parce que, médiatiquement, les écrivains sont exclusivement des cautions culturelles. Il y a une tentative, par exemple, qui ne date pas d'hier, de faire de Houellebecq une star - on lui a même fait réaliser un film. Mais ça ne marche pas parce que la littérature est sans spectacle. JK Rowling a fait fortune. Elle n'est pas devenue une star.

Si on devient star par le biais de réalisations artistiques concrètes propres au show-business, on ne se meut pas dans l'espace de la star par le concret mais par le signe. On dit "Brad Pitt", et tout est dit - alors même que les meilleurs rôles de Brad Pitt, ceux où il a démontré avec le plus d'évidence son talent de comédien, sont généralement méconnus. La star signifie la valeur par sa présence. Elle signifie la présence de talent dans la société. Elle signifie la réalité d'un mythe, à savoir que le talent est nécessairement reconnu par la société.

Les "people" sont des start-up de la star : sans la porte d'entrée d'une activité concrète - ou bien avec cette porte d'entrée mais d'un bois plus léger, comme les stars de séries télévisées - ils sont des valeurs transitoires, permettant des spéculations passagères.
Leur importance actuelle dans l'espace de la star compense le déficit de la starification contemporaine.

Il faut envisager l'espace de la star comme une entrée en bourse. La star est censée être une blue chip, sa valeur est normalement fondée sur au moins dix ans de travail dans son domaine. La spéculation boursière affectera peu sa cote, assurée par le concret d'une expérience, d'un savoir-faire, d'une capacité à agir valablement : faire de la bonne musique, bien jouer de bons rôles, etc.

Avec le temps, elle se décotera naturellement, comme une société de mine se décote lorsque le filon commence à fatiguer. C'est en général à ce moment que la personne derrière la star choisit de se retirer du marché et tire le bénéfice d'une retraite dorée - si la star a été bien gérée.

Malheureusement, la blue chip se fait rare - plus précisément elle se fait vieille. Non pas que le talent disparaisse, mais il entre de moins en moins dans l'espace de la star, il devient de moins en moins une valeur, et l'on spécule de plus en plus sans lui. Pourquoi ? Parce qu'aujourd'hui, la spéculation se joue sur du très très court terme. Et le talent, par nature, se construit sur du long terme. Par nature, car qu'est-ce que le talent ? C'est l'aptitude remarquable d'une personne à faire quelque chose de particulier. S'il y entre une part de don, d'inné, cette part est infinitésimale comparée au long travail de développement qui permettra à cette personne d'exercer un talent avec régularité. Et ce long travail ne se fait qu'avec une motivation forte, il est le fruit d'une volonté acharnée et d'un désir qui ne s'éteint pas au premier coup de vent. Le talent est donc quelque chose qui s'acquière et se forge de façon éminemment concrète.

Je crois qu'il arrive aujourd'hui deux phénomènes corrélés.

D'une part l'espace spéculatif de la star compte sur sa propre industrie du signe pour générer de la valeur et du profit rapidement. Comment fait-on pour générer du profit et de la valeur rapidement, uniquement par le signe ? On vise les adolescents, influençables, au goût si peu formé qu'ils sont capables de croire que toutes leurs expériences sont uniques, et on leur donne Justin Bieber, qui a le talent d'avoir l'air sympa et sexy (pour une collégienne).
D'autre part, les gens qui ont du talent évitent l'espace de la star où la star devient de plus en plus jetable, ou alors, simplement, ils sont déjà trop mûris par leur expérience pour se conformer à l'univers superficiel du signe que nécessite l'entrée dans l'espace de la star. Par exemple, il est difficile à un musicien  passionné qui a beaucoup tourné dans des petites salles et qui fait de la musique depuis trente ans (admettons qu'il en ait quarante), de se plier aux productions préformatées des directeurs artistiques des grandes maisons de disque, dont le savoir est marketing.

Prenez Francis Cabrel, qui a le talent d'avoir de l'accent. Vous croyez, vous, qu'il accepterait de se mettre au VoCoder ?

Par Tom - Publié dans : Le réel monde réel
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Vendredi 23 juillet 5 23 /07 /Juil 18:57

 Un jour, dans un supermarché, j'ai vu un plat surgelé Leader Price de spaghetti bolognaise, à réchauffer au four. Sur le coup, je me suis demandé : mais qui peut être assez manche pour payer un truc aussi mauvais alors que ça revient deux fois moins cher, que c'est meilleur et aussi rapide de le faire soi-même ? La minute d'après, je faisais la queue derrière un type qui achetait ça.

Ceux qui suivent le site VDM, où chacun poste ses petites mésaventures quotidiennes plus ou moins rigolotes, ont peut-être vu passer cette vdm.

A l'heure où j'écris, on en est à 390 commentaires qui tournent en boucle, c'est un spectacle à la fois fascinant et fastidieux - comme de suivre les évolutions gracieuses  d'un poisson rouge dans son bocal.

Donc 390 commentaires sur la question de savoir si on coupe ou non les spaghetti (sans s, parce que s'pas le ghetto, ici). On est en juillet, les commentateurs ont entre 11 et 25 ans, autant dire qu'il y a une vaste masse d'écoliers qui n'a rien d'autre à faire qu'expliquer la vie aux autres sur internet, avec une connaissance de ladite vie inversement proportionnelle à l'envie d'expliquer.
.
J'aimerais porter un regard anthropologique sur le phénomène, donc autant dire que ça va être prise de tête, mais enfin c'est l'un des buts de ce blog - analyser le discours, et Internet est le royaume du discours.

Ceux qui ont le courage, lisez les commentaires, ça tourne vraiment en boucle. En philosophie on appelle ça une aporie, une question sans réponse et c'est vrai qu'il n'y a pas de réponse à la question "a-t-on le droit de couper les spaghetti" ?, et il n'y a pas de réponse parce que ce n'est pas une question.

D'aucuns diront que le sujet est futile et qu'on ferait mieux de pas surpolluer internet avec des commentaires sur des bêtises, mais je dirais que c'est parfois dans le futile qu'on aperçoit le mieux la structure, et je dirais aussi que 400 commentaires sur un sujet comme ça, ça ne peut pas être futile.

Pour éliminer la VDM en elle-même, disons qu'à mon avis, le serveur a juste fait son show pour rigoler, parce que faut bien rigoler un peu des fois, quand même. Pour éliminer ma participation au débat en tant qu'individu, il se trouve que je sais très bien manger mes spaghetti en les enroulant, mais que ça m'arrive souvent de les couper parce que ça me reloute.

L'argument pour dire qu'on ne coupe pas les spaghetti est un argument d'autorité. Il se présente sous différentes formes : par respect pour la tradition, pour le cuisinier, ou les bonnes manières. Ce n'est qu'une façon de dire : " Dieu veut qu'on ne coupe pas les spaghetti, ça se fait pas". Le plus amusant étant l'argument qui dit que si elles sont longues c'est pour être mangées comme ça et pas coupées, alors que les spaghettis comme les tagliatelles sont longues parce que c'est simplement plus facile à fabriquer comme ça.

S'ensuivent des débats sur les traditions, le laisser-faire et la tolérance, le tout agrémenté de comparaisons foireuses qui ne sont pas mon sujet.

Il y a deux aspects que je trouve intéressant.

Le premier, c'est que la question de comment manger les spaghettis est une question essentiellement pratique. La vraie réponse, c'est qu'on n'a pas besoin de les couper. D'un point de vue traditionnel, les pâtes ont une longue histoire et croisent des époques tellement différentes en terme de moeurs, d'alimentation ou de société que parler d'une "tradition" en ce qui concerne les spaghetti, c'est un peu comme croire que Sarkozy fait la pluie et le beau temps. Notamment les pâtes sont arrivées en France au milieu du XVIe siiècle, sur les tables de l'aristocratie, à une époque où les couteaux étaient pointus et servaient exclusivement à piquer des morceaux de viande, rôle qui a fini par être dévolu à la fourchette.

Les pâtes ne sont devenues un plat populaire au sens technique, c'est-à-dire l'alimentation du peuple - c'est-à-dire l'alimentation des campagnes italiennes - que dans les années 1950. Les bons produits traditionnels de la campagne italienne riante sous le soleil doré des studios est un mythe publicitaire récent. Les spaghetti  en eux-mêmes datent de l'explosion de la pâte industrielle.

Il y a eu dès le Moyen-Age une forte tradition artisanale des pâtes en Italie (des macaronis), mais les pâtes n'étaient pas le plat populaire par excellence, c'était un plat des villes. Il fallait une journée à un artisan pour pétrir la pâte avec ses pieds. On en mangeait surtout pendant le Carême et les jours maigres, par exemple le vendredi. Pour le vaillant paysan italien traditionnel, le plat de base était surtout de la bouillie et de la polenta (rappelons que l'état dentaire d'un paysan italien en 1400 est un film d'horreur à lui tout seul).

La tradition à laquelle on peut se référer sur la façon de manger des pâtes est donc avant tout une tradition bourgeoise au sens étymologique, une tradition des gens qui vivent en ville. La cité italienne a dévoré les ressources de ses campagnes depuis l'empire romain et les a longtemps rendues bien misérables.

Le couteau était à cette époque un outil et non un couvert. Sur les tables aristocratiques, il servait à piquer la viande, sur les tables bourgeoises, c'était un outil de cuisine, qui restait en cuisine. Jusqu'à l'expansion de la fourchette, on utilisait pas mal ses doigts. Le couteau était un outil manufacturé qui pouvait valoir cher. Les nobles s'en faisaient faire de luxueux. Dans nos propres campagnes au début du XXe, il était souvent le seul véritable bien de valeur d'un homme. Il pouvait servir à couper des miches de pain, à élaguer des branches, à vider du gibier.
Il a fallu du temps pour qu'il devienne un couvert de table, à bout rond. Si vous voulez avoir une idée de ce que pouvait être un couteau à la fin du Moyen-Age et même encore au XIXe, il faut par exemple regarder du côté de Crocodile Dundee.

Ne pas utiliser un couteau à table, c'est à l'origine une marque de table bourgeoise, dont l'obsession, au cours des siècles qui a vu l'augmentation de son pouvoir dans la société, a toujours été de se différencier des classes d'artisans, de petits commerçants, de gens de maison ou d'employés. L'origine du "sacrilège", c'est bien évidemment l'exclusion et l'affirmation d'une hiérarchie que la structure sociale en trois ordres inégaux ne manifestait officiellement pas.

Il n'y a bien sûr pas pire tabou que celui qui est purement symbolique. Je dirais que cette question de couper les spaghetti est peut-être devenue plus marquante avec précisément le fait que les pâtes se répandent partout après la Seconde Guerre Mondiale. A une époque, le contenu de la table suffisait à définir son rang. Quand ce n'est plus le cas, alors c'est la manière de le consommer qui commence à compter.

Maintenant, le deuxième aspect de cette boucle de commentaires : le vrai sujet.
Car entendons-nous, personne ne s'occupe réellement de savoir si on peut ou non couper les spaghetti. Comme souvent, l'enjeu de la discussion qui s'éternise est caché et inconscient.

Je pense qu'il se dessine en filigrane dans une comparaison foireuse plusieurs fois employée dans le fil et qui est la suivante : couper les spaghetti, c'est comme étaler le foie gras comme si c'était un vulgaire paté, mettre du coca dans son vin, etc. C'est bien sûr l'argument des bonnes manières : c'est mal élevé de couper les spaghetti.

C'est toujours un argument d'exclusion, de délimitation d'une zone sociale vis-à-vis d'une autre, de séparation entre deux milieux. Or en France, nous sommes quasiment tous bourgeois au sens où nous avons collectivement intégré les valeurs bourgeoises.

Qui donc est mal élevé aujourd'hui ? Le beauf. Qui mange du foie gras comme du pâté ? Le beauf (et le beauf riche). Qui est la quintessence du beauf riche aujourd'hui ? L'Américain. C'est lui qui met du coca dans son vin. C'était déjà un topos quand j'avais quinze ans - "les ricains, ils mettent du coca dans le vin, ces dégueulasses !" - visiblement ça le demeure. Personnellement, je n'ai jamais constaté. Par contre, j'ai goûté le Merlot californien, fait avec des pieds vendus par nos vignerons et implantés sur place et je dirais une chose : il est pas mauvais, mais il tape fort. Pour les Américains, le vin, c'est avant tout un alcool, et ce qu'ils recherchent dedans, c'est l'alcool. Quoi qu'on en pense, c'est assez cohérent. De là à traiter le vin comme du whisky coca, ça se tient.

Donc c'est "beauf" de couper ses spaghetti. C'est un manque de respect pour la nourriture. C'est "américain". Il y a une illusion en France, c'est que l'Amérique, c'est comme chez nous, mais en plus primitif, sans la culture, sans l'Europe. Or s'il y a une chose évidente quand on y va, c'est que l'Amérique, ça a autant à voir avec l'Europe que l'Inde. C'est réellement un autre monde, une autre culture. Culinairement, il suffit d'observer que pour eux la division salé/sucré n'a pas de sens spécifique, tout comme en Inde. Nos catégories d'alimentation n'ont rien à voir. La structure du repas non plus, comme la division des plats où la notion de sidedish n'est pas sans rappeler l'Orient.

Si cette illusion est tenace, c'est sans doute que nous préférons être dominés par le même plutôt que par l'autre, on peut ainsi s'imaginer être du côté de celui qui nous domine. Je ne ferai pas de jeu de mot sur le fait que couper les spaghetti, c'est couper le monde en deux, c'est créer l'autre, celui dont les moeurs sont sans mesure avec les nôtres (oh et puis si, je le fais, merde). Celui qu'il faut à tout prix placer en-dessous, de peur de découvrir qu'il est peut-être au-dessus.

Couper les spaghetti, si ça déclenche une réaction de tabou, c'est peut-être que ça touche au sentiment de trahison qui caractérise un aspect de l'Europe. Qu'ils achètent nos maisons, fassent flamber nos prix, ok. Mais nous, on sait que les spaghetti, ça se mange sans se couper.

Le beauf, c'est celui qui ne sait pas. Or ce qui est bien avec le beauf, c'est qu'on peut le condamner sans avoir à réfléchir sur sa propre pratique. Par exemple se prendre pour un fin gourmet des spaghetti et les tartouiller de sauce Barilla. Défendre le savoir-faire traditionnel et acheter à tour de bras les produits de l'industrie. Se prendre pour un Européen averti, et signer des deux mains pour le lobby de la viande, né de l'idéologie des colons américains hantés par le spectre de la famine sur une terre qui n'avait encore jamais connu ni élevage ni agriculture à vaste échelle.

Moi j'aime bien les pâtes, j'en mange souvent. Et ce que je trouve le plus drôle, c'est qu'au coeur de la tradition française, il y a la brasserie. Et sérieux, s'il y a bien un truc dégueulasse, c'est les pâtes qu'on sert dans les brasseries. Y a vraiment que les beaufs pour commander ça.

Par Tom - Publié dans : Le réel monde réel
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Samedi 6 février 6 06 /02 /Fév 17:36
(Car en matière de titres avec des jeux de mots pourris lorsque Dieu est en panne et le Maître en rade il faut bien compenser.)

Cela m'a frappée le jour où un vendeur d'un magasin de blousons a essayé de me racoler à coups de "bravo pour ton look" (oui, c'est le risque si vous traînez aux abords du troisième étage de ce centre commercial, là où il n'y a plus que des cuisines intégrées, des gadgets pour papis et Nature & A poils, loin des Zarats, des Jairiennafer et des Mangro et des jolies filles bien sapées afférentes, si vous vous aventurez là-haut donc, par un sutil effet d'optique appelé "contextualisation", vous avez beau être habillée comme pour rester chez vous, le simple fait de porter un chapeau fait de vous quelqu'un qui "a un look" et donc le vendeur vous dit qu') "On cherche des jeunes qui présentent bien pour diffuser notre image, tu aimes le cuir ?"

Et comme ça aurait été trop long de lui expliquer qu'en fait, je réprouve le consumérisme de notre société de consommation qui pousse à trop consommer alors tu vois, me transformer en objet publicitaire pour aguicher les consommateurs pas trop, je lui ai plutôt dit que j'aimais les animaux et que je ne m'habille pas avec de la peau d'animal mort, la mienne me suffit, merci (et un peu de coton aussi).

Je suis donc repartie après l'avoir aspergé de sang, lui et sa boutique (nan en fait c'était du ketchup, je suis pas sadique, je sais bien que le sang c'est super dur à faire partir sur les vêtements ensuite). Et là, ce qui m'a frappé, c'est que j'avais dit un gros mensonge.

Je ne mange pas de viande, mais je porte du cuir. A mes pieds. Tiens, pas plus tard qu'aujourd'hui. Et hier, encore. Mes tennis me brûlaient soudain.

Et finalement c'est vrai, c'est assez contradictoire que de vouloir la peau de l'animal mais pas la chair qui l'a habitée. Après tout la bestiole est morte, pourquoi gâcher. Alors je suis allée m'acheter des escarpins ET un cheeseburger. Non, je blague. Alors j'ai commencé à réfléchir à des chaussures assorties à mon assiette (car je suis devenue frileuse depuis l'époque où je me baladais nu-pieds en ville, et puis c'était en été et assez loin vers le sud).

Mais des chaussures sans cuir, tu mets quoi, sur tes pieds, à part des chaussettes, et dans ce cas tu vas pas loin ? Eh bien cela va de soi, tu mets des chaussures vegan. Les chaussures vegan, ce sont des chaussures, tu dirais du cuir, mais c'est pas du cuir. C'est du...

C'est là que ça a commencé à mal tourner, mon histoire. Parce que j'imaginais ça super vert, les chaussures vegan, avec des trucs en chanvre, en algues et en cire végétale, avec des procédés super futés pour que ça te fonde pas entre les doigts de pieds et que ça dure dix ans même en faisant Paris-Kathmandou à pieds tous les six mois, mais en fait, les matériaux des chaussures vegan, c'est chimique, synthétique, plastique, produits dérivés de pétrole et compagnie. Alors je veux bien, le plastique c'est fantastique, mais c'est pas ça qui va arranger les animaux si on remplace le tannage du cuir par des industries hyper polluantes pour fabriquer des matériaux de remplacement. Je veux dire, le cuir, au moins, c'est naturel, ça pousse tout seul, même si c'est pas sur les arbres, et le tannage végétal, ça marche très bien. Donc du coup on a soit des chaussures écologiques mais faites avec du cuir, soit des chaussures qui aiment les animaux mais pas écolo du tout. C'est un dilemme.

En fait, ce qu'il faudrait, c'est un label "cuir d'animal mort de mort naturelle au terme d'une vie heureuse".
Par Jerry - Publié dans : Le réel monde réel
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Vendredi 1 janvier 5 01 /01 /Jan 17:09
L'idée nous est venue à l'entrée du petit village de Perdu-sur-Loing, où nous cherchions désespérément la route de Paumez-lès-Bled, pourtant distant d'à peine, enfin ça devait être tout prêt. C'est au moment où nous repassions pour la troisième fois devant le monument au mort de 14-18 (au singulier, ce n'est pas une coquille, c'est un tout petit village) (monument qui cachait astucieusement le panneau indiquant Paumez-lès-Bled, mais ça, nous ne devions le découvrir que bien plus tard) (la DDE Longitudopertusienne est taquine) que Jerry, qui conduisait, pila soudain :

"Attends, faut que je regarde la carte.
- Ben à ce que je vois la confiance règne, répondit Tom, qui tenait la carte.
- Mais nan c'est pas ça, je la trouve jolie, c'est..."

Et puis soudain, silence. Elle était là, juste en face d'eux, lumineuse, évidente, jaune. Une énorme banderole clignotante de bienvenue. Et ce qu'elle disait en guise de bienvenue, cette banderole, c'était tout à fait remarquable.

C'était "JOYE.../...F...N.../...E.../.!"

Le reste était rendu illisible par les innombrables ampoules grillées.

Et à la réflexion, on s'est dit que c'était parfait. Parce qu'après tout Noël ce n'est pas tellement notre fête, que le Nouvel an bof, que la symbolique de tout cela nous échappe de plus en plus, qu'on se sent un peu à côté du gros buzz de fin d'année, mais que ça ne nous empêche pas de vous souhaiter tout plein de bonnes choses. Lesquelles bonnes choses vous serez bien mieux à même de définir que nous.

A tous, nous souhaitons donc :

JOYEUFGNEUFGNEUFGNEU !

Et c'est de bon coeur.
Par Tom et Jerry - Publié dans : Le réel monde réel
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Jeudi 3 décembre 4 03 /12 /Déc 15:41

   Non, bien au contraire, les blogs agonisent la bouche ouverte en plein milieu de la web-rue, rongés par les pubs et les spams dans l'indifférence général, leur dépouille pourrissant pendant des années sans qu'il soit mis un terme à leur supplice. Lorsqu'enfin vient le temps de la page 404 et du rappel à leur créateur, leur sépulture est sans gloire, et leur héritage un anonyme oubli.


   C'est comme ça que ça meurt, en vrai, un blog. Ah on vous le dit pas, sur skyblog, hein.

   Mais Parking sur cour n'est pas mort, il est zombie.

   Et non, on ne fera pas d'article pour expliquer pourquoi on ne fait pas d'article.
Par Tom - Publié dans : Le réel monde réel
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Mardi 16 juin 2 16 /06 /Juin 15:24
Ah ça, non, on a pas trop la tête à écrire des choses drôles et intelligentes sur notre Parking sur cour, en ce moment. Alors ça va encore être bête et sordide.

Faut dire que le contexte n'aide pas. oh non, je ne parle pas de la crise, qui n'est finalement qu'un vaste prétexte à avaler d'amères pillules, mais de choses bien plus tangibles, comme cette sourde menace qui pèse constamment sur nous en la personne de monsieur Basilic.

On avait bien remarqué depuis quelques temps la multiplication des agressions mineures. Comme rouler en bagnole sur mes pots de fleurs, défoncer les pilliers en brique de la terrasse un dimanche matin ou encore jardiner à un mètre de nos fenêtres vêtu d'un magnifique bas de jogging usé qui glisse sur les hanches, laissant apparaître une bonne moitié de la raie de son septuagénaire postérieur.

Mais on tenait bon.

Et puis l'autre soir, en rentrant chez nous, on a trouvé, soigneusement alignés sur notre perron, un couple d'oiseaux morts.

Pardon, mooooorts.

Un rouge-gorge et un pic-vert.

Et puis le temps de se demander ce que c'était encore que cette horrible blague, la lueur bleutée de la télévision de monsieur Basilic s'était muée en une forme blanche qui enjambait rapidement le bord de sa fenêtre pour fondre sur nous.

"Oh oui, je les ai gardés pour vous les montrer, ils sont beaux, hein ? Et puis y'en avait un troisième, là, sur les dalles, je vous l'ai pas mis parce qu'il y avait de la tripaille alors forcément, mais attendez, il doit être quelque part par là, je vous le montre, mais où qu'il est donc passé, que vous voyiez au moins la tête, forcément le corps il est un peu éparpillé mais la tête était bien détachée, ah mais ça oui y'avait de la tripaille partout, j'ai foutu ça sur le côté parce que bon vous pensez bien, la tripaille, comme ça, sur les dalles ! Mais les deux, là, c'est des jeunes, p'têt qu'ils sont tombés du nid, parfois vous savez ils tombent du nid et pis alors y'a plus rien à faire, faut les achever à coups de talons, mais là je les ai trouvés ils étaient déjà morts, ils ont dû crever comme ça, ça doit être les chats, rien que la semaine passée j'en ai enterrés trois, ha c'est la saison, ça va vite en ce moment, ils crèvent comme des mouches ! Mais regardez les plumes comme elles sont fines, non mais vous pouvez toucher, hein, il va pas vous mordre, et la tête, vous avez vu le bec, ah ça, on dirait qu'il va parler, hein ?  Si vous attendez deux jours seulement, je vous garanti qu'il aura le bec plein d'asticots, hahaha ! Ah ben non maintenant ils sont tout raides, allez-y, touchez, le corps c'est comme de la pieeeeerre, mais tout à l'heure, je les ai trouvés, ils étaient encore tout chauds, hein !" Acheva-t-il avec un claquement de langue de connaisseur tout en secouant les deux pauvres piafs comme des marionnettes désarticulées.

Ah ben ça c'est sûr.

En fait, pour trouver chez nous, c'est facile : suffit de suivre la tripaille, et c'est au bout de l'allée de corbeaux crucifiés, juste derrière les crânes sur des piquets.
Par Jerry - Publié dans : Le réel monde réel
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Lundi 6 avril 1 06 /04 /Avr 00:00
Au printemps monsieur Basilic a une espèce de sursaut d'activité. Il sort du long engourdissement de l'hiver, et tel le loriot joyeux, il part à la gambade dans son jardin, en quête de choses à faire.

Il y a un truc avec monsieur Basilic, c'est qu'en fait, il préfère l'automne, parce qu'il a une sorte d'obsession, et cette obsession, c'est la Mort. Le printemps, c'est-à-dire la vie, c'est pas trop son truc. Ça lui fait peur, tous ces trucs qui poussent. Ça lui file de la grosse angoisse métaphysique. Non, il préfère quand ça meurt, au moins comme ça, on est fixés, on est bien malheureux. Avec monsieur Basilic, si on évite le contact, c'est entre autres parce qu'inévitablement, au bout de dix minutes, il abordera le sujet de la Mort. Quand il regarde nos fleurs, toutes bourgeonnantes, il nous dit : "Attention, ça va crever !" Quand il parle des chats, il dit : "j'en ai eu plusieurs, mais ils sont morts". Quand il parle des oiseaux, il dit "j'en ai vu un ce matin, il était mort". En fait, il ne prononce pas "mort" comme ça. Il prononce "mooooort", d'une voix très grave, avec un vibrato dans les basses, mais genre même pour dire que le ver de terre, là, est "mooooort". "Ça c'est sûr, il est moooooort", surtout depuis que monsieur Basilic lui a éclaté la tête à coup de pelle en le prenant pour une vipère naine.

Donc au printemps pour chasser l'angoisse, monsieur Basilic est pris de la folie de faire des choses.
Mais, fidèle à son habitude, monsieur Basilic ne cherche pas ce qu'il est utile ou nécessaire de faire. Le plus urgent serait sans doute de profiter du beau temps pour vider la décharge publique qui lui sert de garage, où s'entasse depuis vingt ans un bric-à-brac plus jamais utilisé ni utilisable. Plus qu'un garage, c'est un lieu-dit - Tetanos city -  peuplé de "trucs" rouillants. Oui, parce que le clou rouillé, monsieur Basilic, il en fait collection. Il en a des caisses pleines dans sa cave, dans le garage, dans les poches. Tout ce qui rouille, il aime bien. Et vous seriez surpris de découvrir le nombre de "trucs" capables de rouiller. Même un crapaud en plastique pour jouer dans le bain est capable de rouiller au contact de monsieur Basilic.

Mais monsieur Basilic, depuis le temps qu'il y a des printemps et qu'il y est pris de l'envie de se livrer à de l'activité furieuse, n'a jamais envisagé de nettoyer son garage, qui soit dit en passant, est sous notre fenêtre. Non, au printemps, il est un peu embêté, au fond, monsieur Basilic, parce que dans un jardin, à part tondre la pelouse et virer quelques merdouzes laissées par l'hiver, il n'y a pas tant que ça à faire. Les plantes poussent toutes seules, c'est le principe du printemps. Alors monsieur Basilic, il cherche désespérement des trucs à faire, mais qui soient pas des trucs vraiment chiants comme le coup du garage. Donc tondre la pelouse, une ou plutôt deux fois, pour faire bonne mesure. Karcheriser les petites dalles devant sa maison - deux mètres carrés de surface. Emmener les broussailles à la décharge. Et puis, la nuit, subrepticement, ramener les broussailles pour pouvoir les emmener une deuxième fois à la décharge le lendemain. Rekarchériser les petites dalles, parce que vous comprenez, avec les broussailles. S'occuper, quoi.

Et avec l'arrivée du printemps, monsieur Basilic cherche le contact. Quand il cherche le contact, il vient fureter sous nos fenêtres, près de notre porte. Il lance des broussailles de derrière le mur, pour venir les chercher et se trouver un prétexte de nous approcher. Il fait semblant de se faire mordre par ses perruches, pour qu'on réagisse. Il fait de la danse africaine sur les plates-bandes. Enfin bref, il fait tout pour se faire remarquer.

Mais nous, on ne réagit jamais, évidemment. Et ça le rend nerveux. Ça le rend nerveux, au point qu'immanquablement, il y a un moment où il va, comme un chat qui veut jouer, commettre l'irréparable.

- "Jerry ? y a Basilic devant chez nous, il arrache des trucs.
- Quoi ? Mais qu'est-ce qu'il fout ? Mais... mais... ? Mes pissenlits !"

La fin de la phrase vola dans la pièce tandis que la porte claquait et que dehors, monsieur Basilic se redressait, une pleine poignée de pissenlits brisés dans la main, ignorant la fureur qu'il venait de déclencher.

- "Non mais oh ducon, tu t'es cru où, là, à m'arracher mes pissenlits comme un sauvage ?" que j'aurais aimé qu'elle dise mais malheureusement Jerry est très diplomate.

- "Oh mais je sais bien, à chaque fois que je fais quelque chose, avec vous, c'est mal", qu'il lui a authentiquement dit, parce que monsieur Basilic, il sait bien que quand il a fait une connerie, la meilleur façon d'arranger les choses, c'est de nier. Et monsieur Basilic d'expliquer que tous les malheurs du monde depuis la création de l'univers, c'est à cause des pissenlits, que ça rime avec nazi et saloperie, et que c'est pour ça qu'il les arrache.

Et ensuite, il s'est enfui, avec les pissenlits broyés dans la main, à qui il promettait douleur, enfer et châtiment.

Il y a quelque chose de spéculativement intrigant dans cette fixette de monsieur Basilic sur les pissenlits - parce que les autres mauvaises herbes, il s'en fout. Oui, il y  quelque chose de curieux au royaume de l'analogie à deux balles, dans ce désir irrationnel d'extirper tous les pissenlits du secteur, dans cette volonté farouche de déraciner les pissenlits - alors que les pissenlits, c'est précisément ce qu'on mange par la racine quand on est "mooooort".

Mais on n'en dira rien, parce que c'est le printemps, et parce qu'il faut laisser à Jerry le mot de la fin :

- "Putain mais merde - mes pissenlits, quoi !"
Par Tom - Publié dans : Le réel monde réel
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Vendredi 20 février 5 20 /02 /Fév 15:00

Si le tigre vous dit que l'ours est mauvais chasseur, demandez-vous d'abord si l'ours chasse.



    On oppose traditionnellement, depuis le début du XXe siècle, deux grands systèmes d'organisation sociale, l'un connu sous le nom générique de communisme, l'autre de capitalisme. Le communisme historiquement construit sur la révolution russe de 17 ayant fait faillite, il est usuel de convenir que le communisme n'est pas viable. Il est fréquent de rencontrer une justification de cet échec communiste par le constat de ce que le capitalisme bénéficie d'un ordre naturel - personne ne l'ayant inventé - là où le communisme serait un projet, une volonté humaine de construire une société de synthèse, par opposition à une société qui, laissée à sa spontanéité, aurait justement donné le capitalisme.
    C'est l'argumentaire sous-jacent de toute la politique libérale contemporaine, et toute la faiblesse de l'opposition sociale vient de ce qu'elle est incapable de répondre simplement à quelque chose qui se présente comme un fait.
    C'est aussi la raison pour laquelle il est aujourd'hui fermement découragé par les autorités de chercher une alternative. Car il n'y a pas d'alternative possible, puisque la seule, la vraie, était le communisme, et ça a foiré. Donc laissez tomber, espèce de passéiste conservateur et immobiliste. Il faut aller de l'avant.

    Tout ça n'est qu'une façon déguisée de dire que le capitalisme est voulu par Dieu - ou la sélection naturelle - et que donc, il est oiseux d'en discuter, surtout en temps de crise, enfin, monsieur, vous n'avez pas des choses plus sérieuses à faire ? Ayez au moins un peu de pudeur, pour les gens qui souffrent.

    C'est une manipulation rhétorique, puisque par définition, toute organisation sociale est un choix, que Dieu est un concept, et que la sélection naturelle est une théorie descriptive des processus biologiques et non une théorie normative des sociétés humaines.

    Maintenant, j'avoue qu'en réalité le communisme et le capitalisme ne me semblent pas si fondamentalement différent. Ils me semblent même au contraire très proches l'un de l'autre, et je crois qu'entre la Russie et les Etats-Unis, entre le Pop Art et le réalisme socialiste, entre l'invasion de l'Afghanistan de 1978 et celle de 2001, entre la pornographie dissidente russe des années Brejnev et la pornographie contestataire des seventies, il y a bien des parallèles intrigants.

    Mais indépendamment de ça, le point commun entre le capitalisme et le communisme, c'est qu'ils fondent tous deux la structure sociale sur le capital et sa propriété. L'un pense que le capital doit être privé, l'autre public. Mais tous deux pensent que tout découle de la propriété du capital.
    En d'autres termes, ce sont deux systèmes qui fondent la société sur son économie.

    Les choses arrivent toujours pour un ensemble de raisons. Se braquer sur un aspect en se mettant la pression parce qu'on pense que tout vient de là, c'est le meilleur moyen de se planter.

    L'économie n'est pas la clé de voûte du système social, mais un aspect parmi d'autres d'une problématique incroyablement complexe qui est la transformation des liens spécifiques entre les gens qui se connaissent, en un lien abstrait entre les gens qui ne se connaissent pas.

    Le communisme historique a montré qu'une économie où le capital est exclusivement public n'est pas viable.
    Le capitalisme contemporain est en train de nous montrer qu'une économie où le capital est exclusivement privé n'est pas viable non plus.
    Mais la chute du second ne se fait pas sur le modèle du premier. En réalité, le capitalisme ne s'effondre pas : il s'affaisse.
    Depuis la fin du XIXe siècle, il s'affaisse doucement, gagnant des sursis à coup de guerre : guerres coloniales, guerres mondiales, guerres froides.
    Toutes ces guerres sont lisibles comme d'énièmes dérivations d'une crise fondamentale que le capitalisme ne cherche surtout pas à affronter face à face, et pour cause : il s'en nourrit. La crise, le capitalisme, c'est ce qui lui donne la pêche, c'est son Twix à lui, sa barre de Nuts. Le problème, c'est que ça ne marche que sur un mode autoritaire et le mode autoritaire, comme toute contrainte, finit toujours par créer une réaction. En 1914, la bourgeoisie a réussi à dévier la menace prolétarienne - parce que sinon, des "1917", il n'y en aurait pas eu qu'en Russie  - par une belle boucherie patriotique. Ça a calmé temporairement les humeurs, comme une saignée moyen-âgeuse.

    C'est donc naturellement que le capitalisme, suivant son cours, s'affaisse en féodalisme financier dans lequel nous vivons aujourd'hui, et dans lequel vivait déjà la France de la Belle Epoque.

    Oui, mais alors comment se préoccuper d'autre chose que d'économie ? Elle est partout. Personne ne peut y échapper.

    Eh bien, revenons à la fameuse opposition capital privé, capital public. Le PS aurait tendance à se poser comme des supporters d'une forme mixte, forme composée : une partie du capital doit être privée, une partie, publique. Et c'est la quadrature du cercle, ils n'y arrivent pas, ça foire tout le temps, on ne comprend rien, et puis de toute façon, le privé gagne toujours.

    Concevons plutôt cette opposition sur un plan symbolique comme l'opposition du cercle et du rectangle. On peut juxtaposer un cercle et un rectangle, ou les surimposer, mais faire que leurs formes s'accordent fondamentalement, ça paraît impossible.

    Pour résoudre le problème comme pour faire une révolution, il faut changer de point de vue.
Le seul moyen de réunir un cercle et un rectangle, c'est de faire un pas de côté, de passer en 3D et de définir le cylindre. Vu par le bout, c'est un cercle, vu par le côté, c'est un rectangle. Mais indubitablement, c'est un cylindre.

    Le seul moyen de résoudre la question de la propriété du capital, c'est de chercher le cylindre dont le privé et le public sont les facettes.
    Le seul moyen d'échapper à l'économie, c'est de chercher le cylindre social dont elle fait partie

    Ce cylindre a été trouvé par de nombreuses sociétés, très diverses, au cours des âges. Il a pris bien des formes, et il a duré de bien des façons. Nous mêmes l'avons trouvé, à différents moments de notre histoire. A d'autres moments, nous avons sévèrement tatané la gueule de sociétés qui l'avaient trouvé alors que nous l'avions perdu.
    Ce cylindre n'est pas une formule de mathématique : c'est un équilibre qui se crée, à certaines époques, entre certaines personnes qui partagent certaines conditions de vie. La vérité, c'est qu'il s'invente à chaque fois.

    La seule certitude, c'est qu'on ne l'invente pas si on ne le cherche pas.
    Mais si j'osais, je dirais que les deux premiers pas pour le chercher aujourd'hui sont assez simples.

    Le premier,  ce serait de comprendre que nous ne pouvons pas faire mieux que vivre - comme individu et comme civilisation.
    Le second, ce serait de se demander si nous avons vraiment compris ce que les peuples qui ont élaboré les monnaies-coquillages avaient en tête.
Par Tom - Publié dans : Le réel monde réel
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Tom et Jerry

vont refaire le monde, mais en commençant par un blog, parce que quand même, c'est fatigant.

"L'homme est né bon, mais faut pas le faire chier." (Jean-Jacques Rousseau)

"Bats ton âne pendant que tu es dessus. Si tu ne sais pas pourquoi, lui non plus." (sagesse ancestrale hindoue)

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