The spaghetti incident

Publié le par Tom

 Un jour, dans un supermarché, j'ai vu un plat surgelé Leader Price de spaghetti bolognaise, à réchauffer au four. Sur le coup, je me suis demandé : mais qui peut être assez manche pour payer un truc aussi mauvais alors que ça revient deux fois moins cher, que c'est meilleur et aussi rapide de le faire soi-même ? La minute d'après, je faisais la queue derrière un type qui achetait ça.

Ceux qui suivent le site VDM, où chacun poste ses petites mésaventures quotidiennes plus ou moins rigolotes, ont peut-être vu passer cette vdm.

A l'heure où j'écris, on en est à 390 commentaires qui tournent en boucle, c'est un spectacle à la fois fascinant et fastidieux - comme de suivre les évolutions gracieuses  d'un poisson rouge dans son bocal.

Donc 390 commentaires sur la question de savoir si on coupe ou non les spaghetti (sans s, parce que s'pas le ghetto, ici). On est en juillet, les commentateurs ont entre 11 et 25 ans, autant dire qu'il y a une vaste masse d'écoliers qui n'a rien d'autre à faire qu'expliquer la vie aux autres sur internet, avec une connaissance de ladite vie inversement proportionnelle à l'envie d'expliquer.
.
J'aimerais porter un regard anthropologique sur le phénomène, donc autant dire que ça va être prise de tête, mais enfin c'est l'un des buts de ce blog - analyser le discours, et Internet est le royaume du discours.

Ceux qui ont le courage, lisez les commentaires, ça tourne vraiment en boucle. En philosophie on appelle ça une aporie, une question sans réponse et c'est vrai qu'il n'y a pas de réponse à la question "a-t-on le droit de couper les spaghetti" ?, et il n'y a pas de réponse parce que ce n'est pas une question.

D'aucuns diront que le sujet est futile et qu'on ferait mieux de pas surpolluer internet avec des commentaires sur des bêtises, mais je dirais que c'est parfois dans le futile qu'on aperçoit le mieux la structure, et je dirais aussi que 400 commentaires sur un sujet comme ça, ça ne peut pas être futile.

Pour éliminer la VDM en elle-même, disons qu'à mon avis, le serveur a juste fait son show pour rigoler, parce que faut bien rigoler un peu des fois, quand même. Pour éliminer ma participation au débat en tant qu'individu, il se trouve que je sais très bien manger mes spaghetti en les enroulant, mais que ça m'arrive souvent de les couper parce que ça me reloute.

L'argument pour dire qu'on ne coupe pas les spaghetti est un argument d'autorité. Il se présente sous différentes formes : par respect pour la tradition, pour le cuisinier, ou les bonnes manières. Ce n'est qu'une façon de dire : " Dieu veut qu'on ne coupe pas les spaghetti, ça se fait pas". Le plus amusant étant l'argument qui dit que si elles sont longues c'est pour être mangées comme ça et pas coupées, alors que les spaghettis comme les tagliatelles sont longues parce que c'est simplement plus facile à fabriquer comme ça.

S'ensuivent des débats sur les traditions, le laisser-faire et la tolérance, le tout agrémenté de comparaisons foireuses qui ne sont pas mon sujet.

Il y a deux aspects que je trouve intéressant.

Le premier, c'est que la question de comment manger les spaghettis est une question essentiellement pratique. La vraie réponse, c'est qu'on n'a pas besoin de les couper. D'un point de vue traditionnel, les pâtes ont une longue histoire et croisent des époques tellement différentes en terme de moeurs, d'alimentation ou de société que parler d'une "tradition" en ce qui concerne les spaghetti, c'est un peu comme croire que Sarkozy fait la pluie et le beau temps. Notamment les pâtes sont arrivées en France au milieu du XVIe siiècle, sur les tables de l'aristocratie, à une époque où les couteaux étaient pointus et servaient exclusivement à piquer des morceaux de viande, rôle qui a fini par être dévolu à la fourchette.

Les pâtes ne sont devenues un plat populaire au sens technique, c'est-à-dire l'alimentation du peuple - c'est-à-dire l'alimentation des campagnes italiennes - que dans les années 1950. Les bons produits traditionnels de la campagne italienne riante sous le soleil doré des studios est un mythe publicitaire récent. Les spaghetti  en eux-mêmes datent de l'explosion de la pâte industrielle.

Il y a eu dès le Moyen-Age une forte tradition artisanale des pâtes en Italie (des macaronis), mais les pâtes n'étaient pas le plat populaire par excellence, c'était un plat des villes. Il fallait une journée à un artisan pour pétrir la pâte avec ses pieds. On en mangeait surtout pendant le Carême et les jours maigres, par exemple le vendredi. Pour le vaillant paysan italien traditionnel, le plat de base était surtout de la bouillie et de la polenta (rappelons que l'état dentaire d'un paysan italien en 1400 est un film d'horreur à lui tout seul).

La tradition à laquelle on peut se référer sur la façon de manger des pâtes est donc avant tout une tradition bourgeoise au sens étymologique, une tradition des gens qui vivent en ville. La cité italienne a dévoré les ressources de ses campagnes depuis l'empire romain et les a longtemps rendues bien misérables.

Le couteau était à cette époque un outil et non un couvert. Sur les tables aristocratiques, il servait à piquer la viande, sur les tables bourgeoises, c'était un outil de cuisine, qui restait en cuisine. Jusqu'à l'expansion de la fourchette, on utilisait pas mal ses doigts. Le couteau était un outil manufacturé qui pouvait valoir cher. Les nobles s'en faisaient faire de luxueux. Dans nos propres campagnes au début du XXe, il était souvent le seul véritable bien de valeur d'un homme. Il pouvait servir à couper des miches de pain, à élaguer des branches, à vider du gibier.
Il a fallu du temps pour qu'il devienne un couvert de table, à bout rond. Si vous voulez avoir une idée de ce que pouvait être un couteau à la fin du Moyen-Age et même encore au XIXe, il faut par exemple regarder du côté de Crocodile Dundee.

Ne pas utiliser un couteau à table, c'est à l'origine une marque de table bourgeoise, dont l'obsession, au cours des siècles qui a vu l'augmentation de son pouvoir dans la société, a toujours été de se différencier des classes d'artisans, de petits commerçants, de gens de maison ou d'employés. L'origine du "sacrilège", c'est bien évidemment l'exclusion et l'affirmation d'une hiérarchie que la structure sociale en trois ordres inégaux ne manifestait officiellement pas.

Il n'y a bien sûr pas pire tabou que celui qui est purement symbolique. Je dirais que cette question de couper les spaghetti est peut-être devenue plus marquante avec précisément le fait que les pâtes se répandent partout après la Seconde Guerre Mondiale. A une époque, le contenu de la table suffisait à définir son rang. Quand ce n'est plus le cas, alors c'est la manière de le consommer qui commence à compter.

Maintenant, le deuxième aspect de cette boucle de commentaires : le vrai sujet.
Car entendons-nous, personne ne s'occupe réellement de savoir si on peut ou non couper les spaghetti. Comme souvent, l'enjeu de la discussion qui s'éternise est caché et inconscient.

Je pense qu'il se dessine en filigrane dans une comparaison foireuse plusieurs fois employée dans le fil et qui est la suivante : couper les spaghetti, c'est comme étaler le foie gras comme si c'était un vulgaire paté, mettre du coca dans son vin, etc. C'est bien sûr l'argument des bonnes manières : c'est mal élevé de couper les spaghetti.

C'est toujours un argument d'exclusion, de délimitation d'une zone sociale vis-à-vis d'une autre, de séparation entre deux milieux. Or en France, nous sommes quasiment tous bourgeois au sens où nous avons collectivement intégré les valeurs bourgeoises.

Qui donc est mal élevé aujourd'hui ? Le beauf. Qui mange du foie gras comme du pâté ? Le beauf (et le beauf riche). Qui est la quintessence du beauf riche aujourd'hui ? L'Américain. C'est lui qui met du coca dans son vin. C'était déjà un topos quand j'avais quinze ans - "les ricains, ils mettent du coca dans le vin, ces dégueulasses !" - visiblement ça le demeure. Personnellement, je n'ai jamais constaté. Par contre, j'ai goûté le Merlot californien, fait avec des pieds vendus par nos vignerons et implantés sur place et je dirais une chose : il est pas mauvais, mais il tape fort. Pour les Américains, le vin, c'est avant tout un alcool, et ce qu'ils recherchent dedans, c'est l'alcool. Quoi qu'on en pense, c'est assez cohérent. De là à traiter le vin comme du whisky coca, ça se tient.

Donc c'est "beauf" de couper ses spaghetti. C'est un manque de respect pour la nourriture. C'est "américain". Il y a une illusion en France, c'est que l'Amérique, c'est comme chez nous, mais en plus primitif, sans la culture, sans l'Europe. Or s'il y a une chose évidente quand on y va, c'est que l'Amérique, ça a autant à voir avec l'Europe que l'Inde. C'est réellement un autre monde, une autre culture. Culinairement, il suffit d'observer que pour eux la division salé/sucré n'a pas de sens spécifique, tout comme en Inde. Nos catégories d'alimentation n'ont rien à voir. La structure du repas non plus, comme la division des plats où la notion de sidedish n'est pas sans rappeler l'Orient.

Si cette illusion est tenace, c'est sans doute que nous préférons être dominés par le même plutôt que par l'autre, on peut ainsi s'imaginer être du côté de celui qui nous domine. Je ne ferai pas de jeu de mot sur le fait que couper les spaghetti, c'est couper le monde en deux, c'est créer l'autre, celui dont les moeurs sont sans mesure avec les nôtres (oh et puis si, je le fais, merde). Celui qu'il faut à tout prix placer en-dessous, de peur de découvrir qu'il est peut-être au-dessus.

Couper les spaghetti, si ça déclenche une réaction de tabou, c'est peut-être que ça touche au sentiment de trahison qui caractérise un aspect de l'Europe. Qu'ils achètent nos maisons, fassent flamber nos prix, ok. Mais nous, on sait que les spaghetti, ça se mange sans se couper.

Le beauf, c'est celui qui ne sait pas. Or ce qui est bien avec le beauf, c'est qu'on peut le condamner sans avoir à réfléchir sur sa propre pratique. Par exemple se prendre pour un fin gourmet des spaghetti et les tartouiller de sauce Barilla. Défendre le savoir-faire traditionnel et acheter à tour de bras les produits de l'industrie. Se prendre pour un Européen averti, et signer des deux mains pour le lobby de la viande, né de l'idéologie des colons américains hantés par le spectre de la famine sur une terre qui n'avait encore jamais connu ni élevage ni agriculture à vaste échelle.

Moi j'aime bien les pâtes, j'en mange souvent. Et ce que je trouve le plus drôle, c'est qu'au coeur de la tradition française, il y a la brasserie. Et sérieux, s'il y a bien un truc dégueulasse, c'est les pâtes qu'on sert dans les brasseries. Y a vraiment que les beaufs pour commander ça.

Publié dans Le réel monde réel

Commenter cet article

DUMONT 01/07/2015 15:08

Parce qu'à l'époque, le cuisinier qui préparait les spaghetti avait du mal à préparer des longs morceaux sans les casser (aussi bien pour préparer les pâtes que pour les cuisiner). Pour respecter son travail, il était de rigueur de ne pas les couper !
Aujourd'hui, elles sont préparées avec des machines, sans interventions humaine (ou presque). De fait, il n'est plus nécessaire de respecter cette "tradition".
(manque de source, mais cette hypothèse semble la plus probable)

Philton 12/08/2010 20:01


Je vais rétablir la vérité sur la salade: en somme, au départ, les couverts étaient en argent et l'assaisonnement de la salade provoquait le noircissement desdits couverts, d'où "l'interdiction" de
couper la salade...Voilà. Maintenant reste vrai que quelqu'un qui coupe sa salade à table passe pour un malotru.


Bousier 24/07/2010 21:11


La vrai question au final, c'est a-t-on le droit de couper sa salade verte... ?


Tom 26/07/2010 11:44



Ça, à mon avis, c'est vraiment une question technique.
Normalement, quand on prépare la salade, on déchire les feuilles pour éviter d'en avoir des énormes dans l'assiette.


Je vois a priori trois bonnes raisons pour ne pas couper la salade :


- le goût n'est pas le même sur toute la feuille (du blanc ou du vert)


- si on la mange avec du fromage, il est d'usage d'enrouler la feuille autour des morceaux de fromage, comme une feuille de menthe autour des nems


- ça risque de faire douloureusement crisser le couteau sur l'assiette.


Maintenant, perso ça m'arrive souvent de le faire...