Gay comme un Basilic

Publié le par Tom

La première chose que nous avons apprise sur monsieur Basilic, la toute toute première chose, c'était qu'il était gay. Pas comme un pinson, ou alors un pinson vraiment  spécial. On était le soir, dans la cuisine de la maison qui ne marchait pas, avec du gaz qui ne marchait pas et un chauffage qui ne marchait pas, et là il nous a dit :
- Ecoutez, je dois vous dire, il faut que je vous dise, eh ben, parce que voilà, c'est que là, mon ami est un ami, et je suis homosexuel voilà, comme ça, c'est dit, vous le savez.
- Ça a un rapport avec la chaudière ?
- Non mais il fallait que je vous le dise, parce que comme ça c'est clair, vous le savez, vous êtes au courant, je suis comme ça, au début j'étais marié et puis maintenant, je ne le suis plus et mon ami est un ami.
- D'accord, ok, super - mais pour la chaudière ?
- Ça ne vous dérange pas ?
- Absolument pas, est-ce que votre ami qui est un ami sait s'occuper des chaudières ?
- Non, pas du tout, il sait s'occuper de rien, il est infoutu de la moindre connerie pratique, c'est une vraie tanche, faut vraiment que j'ai pas le choix pour me coltiner un nullard pareil.
- Ah là là, l'amour. Mais donc, pour la chaudière ?
- Parce qu'avant j'étais avec un autre ami et...
- Pour la chaudière.
- Ah lui, il s'y connaissait en plomberie, tout ça c'était son truc. Il a fait toute la plomberie de ma maison.
- C'est super ! Appelons-le ! Pour la chaudière !
- Mais il est mort.
- Ah oui bon ben non alors. Remarquez, ça lui fait un point commun avec la chaudière.

Or monsieur Basilic fait rarement les choses avec un point de vue personnel, mais plutôt avec un should-be permanent. Un
should-be, c'est une petite bestiole invisible perchée sur votre épaule qui vous explique comme les choses doivent être, et non comment elles sont. Le should-be passe son temps à vous bramer dans les oreilles et il est très utile pour ne pas se poser de questions. Avec un bon should-be, vous pouvez traverser l'existence sans jamais vous être demandé une seule fois si vous aimez vraiment ce que vous pensez aimer, si telle opinion que vous soutenez est vraiment la vôtre, ou si vous êtes heureux. Perché sur votre épaule, le should-be gobera toutes les questions que vous vous posez et vous pourrez vous reposer dans le paisible enfer de l'auto-confirmation permanente.

Le
should-be de monsieur Basilic, qui n'est pas le plus futé qu'on ait jamais vu, lui avait soufflé qu'être homosexuel, c'est avoir un tempérament tendre et délicat, une sensibilité plus féminine, un goût pour les fleurs et les couleurs et quelques autre conneries dans le style. Sachant que monsieur Basilic a été éduqué à coup de ceinture et qu'il trouve encore que c'est une bonne méthode d'éducation, je vous laisse deviner le pourcentage de réussite du should-be et la tête du résultat, constamment tiraillé entre des aspirations irréalistes et une réalité déniée.

Un exemple assez simple, c'est la conduite. Monsieur Basilic est délicat, il aime les fleurs et les parfums, mais alors attention, il veut surtout pas conduire comme un pédé. Si vous montez avec lui en voiture, la rencontre à chaque virage de votre tête et des différentes parties de l'ameublement intérieur suffira à vous le faire comprendre.

C'est pour ça que ça a été drôle quand monsieur Basilic a acheté une nouvelle voiture. Parce qu'il avait depuis quinze ou vingt ans une R19 diesel pépère qui tenait bien la route pour les trois kilomètres qu'il faisait par mois, dont une moitié pour aller au centre commercial et l'autre pour aller chercher son ami qui est un ami à la gare. Il la conduisait comme s'il avait été Senna, mais l'avantage d'une vieille R19 diesel, c'est qu'elle est consciente qu'elle est pas sur un circuit, elle.

Et puis, le
should-be et bien d'autres choses lui ont susurré dans l'oreille que ce serait bien de changer de voiture, parce que c'était une vieille voiture. Et monsieur Basilic, il a peut-être réussi à accepter d'être homosexuel, mais alors le fait d'être vieux, ça non, il peut pas. Aussitôt dit, aussitôt fait, il a acheté une jeune voiture. Et là, il a pas pris une voiture de pédé. Il a acheté un cabriolet rouge décapotable avec un tableau de bord façon Aston Martin. Mais c'est pas une Aston Martin, c'est plutôt une Martin tout court.

(Elle coûte plus d'un an de notre loyer et elle est garée sous nos fenêtres, ça nous rassure tous les matins de voir que l'argent que nous lui versons ne sert pas à des conneries).

Le problème avec la Martin, aka Grosse Voiture, c'est qu'elle est sensiblement plus grosse que la R19, qu'elle est pas diesel, et que si elle monte pas à 300, elle est sensiblement plus nerveuse. Or pour accéder au garage, il y une étroite allée non goudronnée et défoncée d'une trentaine de mètres, qui fait un coude bizarre sous nos fenêtres. La manoeuvre est délicate, à vrai dire, en marche arrière comme en marche avant. Et évidemment, c'est après avoir acheté la Martin que monsieur Basilic s'en est aperçu. C'est pas comme s'il habitait là depuis trente ans.

La conséquence directe, c'est qu'il a rayé sa voiture le premier jour sur des piliers de briques devant chez nous, qui étaient forts jolis mais qui gênaient. Il les a donc délicatement défoncés au marteau, un dimanche, pour s'apercevoir que sous la brique, il y avait une énorme colonne de béton. Qu'à cela ne tienne, Bricodidier est venu défoncer les piliers de béton avec une machine qu'on ne sait pas ce que c'est (sans doute une chaudière kitée). Ça a été un moment plein de fleurs et de tendresse, ça n'a pas changé grand chose à la configuration des lieux, mais ça a vengé la voiture. En fait, ils se sont aperçus que ce qui gênait le plus le passage de la voiture, c'était notre maison. Bricodidier a bien offert les services de sa machine pour défoncer la maison, mais on a menacé de lâcher les chats.

Et depuis, la sortie et la rentrée de la Martin, c'est toujours un moment qui n'est pas sans rappeler un certain passage d'Austin Powers.

En général, on sort les chaises pour regarder. C'est un spectacle délicat, qui parle à notre côté féminin.

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