Des conflits qui n'existeraient pas dans un monde d'égalité

Publié le par Jerry

Avec Tom, on a décidé de boillecotter la coupe du monde de football, et si vous vous demandez pourquoi cette orthographe, la réponse est : parce que la cancoillotte. ça ne nous est pas très difficile, vu qu'en général, le foot, on s'y intéresse, l'un comme l'autre, à peu près : pas du tout. Mais c'est pas si simple, vu que ça pose un certain nombre de problèmes moraux, comme : faut-il boillecotter notre chocolatier préféré sous prétexte qu'il a une vitrine labellisée FIFA ? (La réponse est : mais QUI a envie de chocolat par ce temps, de toutes façons ?) Faut-il vous abstenir de lire l'article annuel de votre blog favori sous prétexte qu'il contient les mots "coupe du monde de football" ? Comment aurait-on décidé ce boillecotte si ce n'est en lisant des articles sur la coupe du monde ?

 

Et ça devient carrément velu lorsque, malgré notre rapport para-thoreauiste aux média, le moindre contact avec ceux-ci nous rappelle à ce drame qui se joue en ce moment aux antipodes (non, je ne parle pas de l'offensive de l'EIIL en Irak, d'abord parce que dans ce cas je n'écrirais pas "antipodes", ensuite parce que ça, les média en parlent beaucoup moins, mais que voulez-vous, c'est l'Orient compliqué). Comme par exemple ce matin, où un présentateur d'une grande radio publique nationale a ouvert le journal en saluant "les couples qui vont être mis à mal dans les semaines qui viennent" par la coupe du monde de football. Et ça, c'est une remarque sexiste et c'est prodigieusement agaçant.

 

Car on a beau jeu, voyez-vous, d'accuser le féminisme de créer une "guerre des sexes", alors je m'en vais vous montrer, en m'appuyant sur la coupe du monde de football, que c'est au contraire le sexisme qui crée, installe, entretient cette soi-disant guerre.

 

Le sexisme développe des stéréotypes de genre auxquels chacun est plus ou moins sommé de se conformer. C'est ce qui vous arrive à chaque fois que vos choix individuels sont ramenés à une occurrence d'un comportement collectif, chaque fois que vous entendez l'expression "vous, les femmes" ou "vous, les hommes". Le sexisme sous-entend ainsi que votre comportement est déterminé par votre appartenance à un genre, que vous n'avez pour ainsi dire pas de libre-arbitre.

 

Dans le cadre de la coupe du monde de football, les stéréotypes de genre supposent que "les hommes" vont passer un mois (ça dure un mois, c'est ça ? Je vous assure que je vais pas vérifier) à vivre football, dormir football, manger football, vissés sur leur canapé H24, se désintéressant de tout le reste et braillant des trucs incompréhensibles, pendant que "les femmes" vont râler dans la cuisine en préparant les bols de chips et en réapprovisionnant en cannettes de bière. Donc couples mis à mal, et c'est bien compréhensible.

 

Mais voyez-vous, cette soi-disant guerre des sexes autour de la coupe du monde de football ne vient que de cantonner chacun dans un rôle qui l'oppose à l'autre.

 

Car dans un monde d'égalité, on pourrait parfaitement imaginer, par exemple, que "les femmes", ou "certaines femmes", ou "ta femme", tiens, pourquoi pas, aient aussi un goût pour les ébats sportifs télévisés, viennent aussi s'installer sur le canapé devant l'écran géant spécialement acquis pour l'occasion et que brailler comme un veau en trépignant sur les coussins au but de *** ou à l'offensive de *** devienne une joyeuse activité de couple.

 

Dans un monde d'égalité, on pourrait aussi imaginer que les passions des uns et des autres seraient considérées avec bienveillance, que chacun serait libre de s'y adonner, quelles qu'elles soient (donc pourquoi pas une passion footballistique), et cette liberté serait réciproque, accordée à chacun, précisément parce qu'aucune passion ne serait considéré comme une excuse pour être dispensé de sa part légitime de contribution à la vie commune.

 

Dans un monde d'égalité enfin, aucun homme n'aurait à se justifier si d'aventure il avait envie, en ces douces soirées de juin, d'aller plutôt cueillir du tilleul (dépêchez-vous, la saison est courte).

 

A ce point, vous l'aurez compris, mon titre est une lapalissade : car dans un monde d'égalité, où serait la raison des conflits ?

Publié dans Bananience

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