D'hadopire en peer

Publié le par Tom

Ah, la magie du cinéma.

Après être passé, en un petit siècle d'existence, par tant d'états et de luttes diverses, d'animation de foire en divertissement populaire, d'un commerce hâtivement légalisé à la construction des premiers studios d'Hollywood, de la révélation européenne de ses possibilités artistiques à l'heure de gloire d'Hollywood - façonnée par les mains desdits Européens chassés de leur terre natale -, de l'outil de propagande idéologique à la clause culturelle du plan Marshall, de la naissance du cinéma d'auteur à son institutionnalisation, de l'explosion du cinéma contestataire seventies  au cinéma familial de Spielberg,
du marketing à la papa des majors au marketing agressif du film indépendant à la Miramax, et finalement de la séduction à la coercition - le cinéma en a vu bien des couleurs pour se retrouver maintenant un peu coincé dans cette dichotomie stérile : les films avec potentiel commercial, et les films sans.

Les films faits pour faire du fric, et les films faits pour pas en faire.
On dirait bien  : les films qui n'ont rien à dire, les films qui n'ont rien pour dire.
Mais dans la réalité, ce n'est plus vrai depuis quasiment vingt ans : tous les films sont sur des cases, aucun ne dit rien et la différence se fait plutôt entre ceux qui raflent des quantités effroyables de fric, et ceux qui gagneront peut-être de quoi se rembourser les frais généraux.

Comme toute l'économie actuelle, le cinéma se retrouve pris dans la tendance société en sablier :

- les très gros blockbuster, en haut, qui, comme Danone sur le yaourt, fonctionnent avec cinquante pour cent du budget alloué à la communication : gobalement américains, ils sont la meilleure solution commerciale dans notre système pour ceux qui ont les moyens.
- les petits indés qui se financent en bricolo avec quatre ou cinq sources différentes, dont forcément du fond public.
- pas grand chose au milieu, généralement visé par les grands films populaires, et dont l'une des dernières réussite en date est Bienvenue chez les Ch'tis : le créneau moyen sur lequel tout le monde essaie de se placer, mais qui se caractérise surtout par le nombre et la régularité impressionnante des bides.

Maintenant, supposons que j'ai envie de voir Fresh, de Boaz Yakin, sorti en 1993, pour des raisons qui ne regardent que moi et ça tombe bien, parce qu'on doit pas être nombreux, chaque jour, à vouloir voir Fresh.
Le choix qui s'ouvre à moi, roi consommateur, est infini : soit je peux choper d'occasion une vieille VHS pourrie sur Priceminister, eBay ou consorts ; soit je peux acheter le DVD du film, qui me sera livré entre quatre et six semaines plus tard sur le site de la FNAC.
Or, et d'une, je veux voir le film, pas le posséder. Ça se trouve, c'est super mauvais, j'ai pas envie de conserver le DVD chez moi dans ma bibli où j'ai pas de place, et j'ai autre chose  faire que le revendre ensuite sur eBay.
Et de deux, je veux le voir maintenant, pas le commander en ligne, le recevoir par la poste dans un mois en espérant qu'avec la privatisation des services postaux, un contractuel me le chourave pas au passage, et puis ensuite défaire le boss de fin de niveau à mains nues pour avoir enfin le droit de voir ce putain de film qui ça se trouve est une bouse.
En fait, la vente de ce DVD est prévue sur un cas d'école : j'ai vu le film en salle, j'ai kiffé, j'achète le DVD pour me le remater chez moi.

C'est que toute l'économie du cinéma tourne autour de l'objet film, et plus précisément de sa période d'exploitation.

En terme d'investissement comme en terme comptable pour une société de production, chaque film est une boîte à part entière, créée pour une fenêtre d'existence brève - quelques années si Allah est vraiment très miséricordieux - comme ces grands moustiques qui ont la nuit pour se reproduire et meurent dans les lueurs de l'aube (ou restent parfois coincés pendant des jours dans un coin du plafond, à essayer de pas se faire bouffer par les chats).

Le vecteur roi de l'exploitation, c'est la projection en salles. Le bénéfice du film dépend donc du nombre d'écran sur lesquels ont peut projeter le film, de la localisation géographique de ces écrans, et de la durée pendant laquelle on peut le projeter avant qu'il laisse la place.
A l'origine, le cinéma est un divertissement populaire, dans tous les sens du terme : dans les années 70, la place ne coûte rien, et les gens y viennent avec naturel - même si déjà à l'époque, on parle de la concurrence de la télévision, mais c'est une autre histoire.

A partir du début des années 80, l'histoire du cinéma va de pair avec l'extension de cette période d''exploitation dûe à l'apparition de nouveaux moyens de diffusion, à savoir la video. Les années 80-90, c'est l'importance croissante des droits annexes - droits télévisés et droits vidéo.
Plus tard, à la fin des années 90, le début 2000, apparaît l'exploitation DVD, qui remplace la vidéo.

Le modèle économique reste le même, celui de fenêtres d'exploitation, en écho successif : la salle, la télé, le DVD.
Puis la rentabilité du film est achevée. La plupart du temps elle est surtout jouée en salle, parce que les banques, qui avancent l'argent du film, sont d'un naturel pressé. Le montant des droits télés ont été fixés au budget, et la vente DVD crée rarement des surprises.
Statistiquement, les films qui existent encore financièrement dix ans plus tard sont rarissimes et de toute façon, il faut en avoir un catalogue incroyablement conséquent pour pouvoir sérieusement s'y adosser.

Dans cette économie, il y a eu un gagnant évident, une place en or, celle du distributeur, qui gère l'exploitation. Le distributeur ne prend pas les risques de la production, il achète les droits, gère la sortie et se rembourse des frais engagés en communication dès le premier ticket.

La distribution, une drôle de place, dans l'économie générale des biens. La distribution, ou la naissance de la marge arrière.

La distribution, c'est-à-dire le marketing, c'est l'invention de la stratégie du blockbuster, et aujourd'hui l'essentiel de l'activité réelle des majors.
La distribution, c'est ce qui règne en maître depuis dix ans sur le financement des films, ce qui décide qu'ils se font ou non.

L'invention du fichier numérique est perçue dans cette économie comme un prolongement du DVD, mais elle met mal à l'aise.
Elle met mal à l'aise, parce qu'elle n'a en fait rien à voir.

Toute l'économie de l'exploitation est une économie de l'objet : la copie pellicule, la cassette video, le DVD. Le marketing se fait sur l'objet, sur son apparition dans le circuit général des biens, sa sortie.

Le fichier numérique n'est pas un objet : c'est un emplacement mémoire.

Ça ne coûte rien à stocker, ça ne demande pas de frais à être fabriqué. Ça n'est pas distribuable, c'est visionnable.

C'est absolument génial, parce que, si on regarde bien, tous les films n'ont pas vocation à être d'énormes succès qui rapportent du fric. Il en est des films comme des livres ou des moments de la vie : à certains moments, on a envie d'un truc drôle, à d'autres d'un film qui te parle de la vie, ou d'un navet cosmique, ou d'un film légendaire, ou d'un truc expérimental, ou d'un film à sketch, ou d'un petit film sympa, etc.

Mais dans le système d'exploitation sur une période de temps limitée, qui est un système du renouvellement constant, on ne peut pas choisir ce qui nous fait envie selon l'humeur. On choisit dans l'offre de la semaine ou du mois. On a pas envie de Hulk ? Ben, en ce moment c'est Hulk, donc tu prends. Ou alors c'est Comme un verre de lait sur la table, qui se renverse et puis meurt, pour dix euros pareil. Ou alors un film fait par le duo de la télé, là, que t'as déjà vu leurs sketchs en gratuit, ben c'est les mêmes - dix euros. Et voilà.

Donc quelque part, on s'y retrouverait sans doute mieux si on avait une bibliothèque immense et délocalisée de films variés, dont l'exploitation serait en quelque sorte permanente. Ce serait même une façon de gérer l'abandonware.

Ceux qui y perdraient un peu, ce seraient les distributeurs, évidemment.
Ils sont bien comme ça. Ils ont pas envie que ça change. Ils font de bons bénéfices, avec une méthode pas crevante.

C'est sûr que c'est plus facile d'envoyer le lobby faire pression sur les Etats pour qu'ils luttent à leurs frais contre le piratage - alors que c'est techniquement de la folie furieuse - plutôt que d'essayer de trouver un moyen d'intégrer les fichiers numériques à l'économie du cinéma.

Contre la réalité, on peut tenir longtemps. Qui perdra le plus à cette situation ? Je ne sais pas, sans doute ceux qui n'auront pas les moyens, comme toujours. Et puis ceux qui aiment les films, c'est sûr.

Dans tout ça, j'avoue que la seule question que je me pose, c'est pourquoi, depuis maintenant presque dix ans, les bons films ont quand même un peu tendance à se faire rares.

Publié dans Bananience

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REAL ESTATE LINKS 19/06/2009 17:54

Un superbe texte, comme toujours. Bravo et ceci sans flatterie mensongère. Quand cela me plait je le dis et quand cela ne me plait pas... Je

le dis aussi... Et là, ce texte vraiment me plait...


Real Estate Links

Giusepe 10/03/2009 09:17

Que pensez-vous du rôle des musiques de films, dans tout ça ?

Tom 11/03/2009 14:50


Ça je suis pas trop sûr de comment ça fonctionne.

A vue de nez, je dirais que pour une musique autonome, je crois qu'on achète les droits d'usage pour le film - qui font partie des droits annexes de la musique - et que ça s'arrête là.

En cas de musique originale, elle est liée au film dans sa genèse, mais pas forcément dans son exploitation : il doit y avoir une spécificité contractuelle sur les droits de la musique pour ce qui
concerne sa diffusion lors de la sortie du film en salle, lors du passage télé, ou de la sortie DVD, mais la musique du film demeure une musique à part entière, elle peut faire l'objet d'une
diffusion indépendante (ne serait-ce que pour sortir la BOF, ou la compilation Delerue).

Mais ça se trouve, la pratique est très différente.


CouZin 04/03/2009 00:00

Excellent article :) Et tellement vrai.

Tom 11/03/2009 14:32


On est bien d'accord.
;-p