Cylindre de révolution

Publié le par Tom


Si le tigre vous dit que l'ours est mauvais chasseur, demandez-vous d'abord si l'ours chasse.



    On oppose traditionnellement, depuis le début du XXe siècle, deux grands systèmes d'organisation sociale, l'un connu sous le nom générique de communisme, l'autre de capitalisme. Le communisme historiquement construit sur la révolution russe de 17 ayant fait faillite, il est usuel de convenir que le communisme n'est pas viable. Il est fréquent de rencontrer une justification de cet échec communiste par le constat de ce que le capitalisme bénéficie d'un ordre naturel - personne ne l'ayant inventé - là où le communisme serait un projet, une volonté humaine de construire une société de synthèse, par opposition à une société qui, laissée à sa spontanéité, aurait justement donné le capitalisme.
    C'est l'argumentaire sous-jacent de toute la politique libérale contemporaine, et toute la faiblesse de l'opposition sociale vient de ce qu'elle est incapable de répondre simplement à quelque chose qui se présente comme un fait.
    C'est aussi la raison pour laquelle il est aujourd'hui fermement découragé par les autorités de chercher une alternative. Car il n'y a pas d'alternative possible, puisque la seule, la vraie, était le communisme, et ça a foiré. Donc laissez tomber, espèce de passéiste conservateur et immobiliste. Il faut aller de l'avant.

    Tout ça n'est qu'une façon déguisée de dire que le capitalisme est voulu par Dieu - ou la sélection naturelle - et que donc, il est oiseux d'en discuter, surtout en temps de crise, enfin, monsieur, vous n'avez pas des choses plus sérieuses à faire ? Ayez au moins un peu de pudeur, pour les gens qui souffrent.

    C'est une manipulation rhétorique, puisque par définition, toute organisation sociale est un choix, que Dieu est un concept, et que la sélection naturelle est une théorie descriptive des processus biologiques et non une théorie normative des sociétés humaines.

    Maintenant, j'avoue qu'en réalité le communisme et le capitalisme ne me semblent pas si fondamentalement différent. Ils me semblent même au contraire très proches l'un de l'autre, et je crois qu'entre la Russie et les Etats-Unis, entre le Pop Art et le réalisme socialiste, entre l'invasion de l'Afghanistan de 1978 et celle de 2001, entre la pornographie dissidente russe des années Brejnev et la pornographie contestataire des seventies, il y a bien des parallèles intrigants.

    Mais indépendamment de ça, le point commun entre le capitalisme et le communisme, c'est qu'ils fondent tous deux la structure sociale sur le capital et sa propriété. L'un pense que le capital doit être privé, l'autre public. Mais tous deux pensent que tout découle de la propriété du capital.
    En d'autres termes, ce sont deux systèmes qui fondent la société sur son économie.

    Les choses arrivent toujours pour un ensemble de raisons. Se braquer sur un aspect en se mettant la pression parce qu'on pense que tout vient de là, c'est le meilleur moyen de se planter.

    L'économie n'est pas la clé de voûte du système social, mais un aspect parmi d'autres d'une problématique incroyablement complexe qui est la transformation des liens spécifiques entre les gens qui se connaissent, en un lien abstrait entre les gens qui ne se connaissent pas.

    Le communisme historique a montré qu'une économie où le capital est exclusivement public n'est pas viable.
    Le capitalisme contemporain est en train de nous montrer qu'une économie où le capital est exclusivement privé n'est pas viable non plus.
    Mais la chute du second ne se fait pas sur le modèle du premier. En réalité, le capitalisme ne s'effondre pas : il s'affaisse.
    Depuis la fin du XIXe siècle, il s'affaisse doucement, gagnant des sursis à coup de guerre : guerres coloniales, guerres mondiales, guerres froides.
    Toutes ces guerres sont lisibles comme d'énièmes dérivations d'une crise fondamentale que le capitalisme ne cherche surtout pas à affronter face à face, et pour cause : il s'en nourrit. La crise, le capitalisme, c'est ce qui lui donne la pêche, c'est son Twix à lui, sa barre de Nuts. Le problème, c'est que ça ne marche que sur un mode autoritaire et le mode autoritaire, comme toute contrainte, finit toujours par créer une réaction. En 1914, la bourgeoisie a réussi à dévier la menace prolétarienne - parce que sinon, des "1917", il n'y en aurait pas eu qu'en Russie  - par une belle boucherie patriotique. Ça a calmé temporairement les humeurs, comme une saignée moyen-âgeuse.

    C'est donc naturellement que le capitalisme, suivant son cours, s'affaisse en féodalisme financier dans lequel nous vivons aujourd'hui, et dans lequel vivait déjà la France de la Belle Epoque.

    Oui, mais alors comment se préoccuper d'autre chose que d'économie ? Elle est partout. Personne ne peut y échapper.

    Eh bien, revenons à la fameuse opposition capital privé, capital public. Le PS aurait tendance à se poser comme des supporters d'une forme mixte, forme composée : une partie du capital doit être privée, une partie, publique. Et c'est la quadrature du cercle, ils n'y arrivent pas, ça foire tout le temps, on ne comprend rien, et puis de toute façon, le privé gagne toujours.

    Concevons plutôt cette opposition sur un plan symbolique comme l'opposition du cercle et du rectangle. On peut juxtaposer un cercle et un rectangle, ou les surimposer, mais faire que leurs formes s'accordent fondamentalement, ça paraît impossible.

    Pour résoudre le problème comme pour faire une révolution, il faut changer de point de vue.
Le seul moyen de réunir un cercle et un rectangle, c'est de faire un pas de côté, de passer en 3D et de définir le cylindre. Vu par le bout, c'est un cercle, vu par le côté, c'est un rectangle. Mais indubitablement, c'est un cylindre.

    Le seul moyen de résoudre la question de la propriété du capital, c'est de chercher le cylindre dont le privé et le public sont les facettes.
    Le seul moyen d'échapper à l'économie, c'est de chercher le cylindre social dont elle fait partie

    Ce cylindre a été trouvé par de nombreuses sociétés, très diverses, au cours des âges. Il a pris bien des formes, et il a duré de bien des façons. Nous mêmes l'avons trouvé, à différents moments de notre histoire. A d'autres moments, nous avons sévèrement tatané la gueule de sociétés qui l'avaient trouvé alors que nous l'avions perdu.
    Ce cylindre n'est pas une formule de mathématique : c'est un équilibre qui se crée, à certaines époques, entre certaines personnes qui partagent certaines conditions de vie. La vérité, c'est qu'il s'invente à chaque fois.

    La seule certitude, c'est qu'on ne l'invente pas si on ne le cherche pas.
    Mais si j'osais, je dirais que les deux premiers pas pour le chercher aujourd'hui sont assez simples.

    Le premier,  ce serait de comprendre que nous ne pouvons pas faire mieux que vivre - comme individu et comme civilisation.
    Le second, ce serait de se demander si nous avons vraiment compris ce que les peuples qui ont élaboré les monnaies-coquillages avaient en tête.

Publié dans Le réel monde réel

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Isia 23/02/2009 12:30

Pour la première parenthèse d'Olympe, je me permets de rappeler que Marx n'avait aucun problème d'argent, de ressources, etc, puisqu'il avait épousé une bourgeoise ! Je trouve que cela fausse malgré tout l'impact de son message.. Quant aux dérives effectives du modèle, une fois appliqué, ben, bon.. Bref.. Comme tu dis, la théorie est jolie..quoique..je la trouve uniformisante pour les peuples et les individus, même en théorie.

L'idée de changer de point de vue et de faire tenir carré et cercle ensemble est intelligente, mais pour réfléchir à une évolution future - tout en te basant, comme tu le fais là, sur les modèles passés - il ne faut pas oublier une chose, essentielle, dans ta méthode de réflexion :
La masse !
La masse de ton cylindre ( ou du cube ) peut faire changer les choses, comme la masse du nombre, dans l'histoire, change les choses..

On est trop.
Trop sur terre.
Je sais, c'est horrible de dire ça, m'enfin le souci du modèle économique et social, c'est qu'on a toujours cherché la croissance !
On a toujours cherché à faire croitre son terrain, sa propriété, son pays, son capital, son nombre de serf ( ou d'individu, etc)

l'avenir est dans la compréhension que la croissance peut ne pas être bénéfique.

La croissance économique n'est pas synonyme de bonheur pour les peuples ( puisqu'il y a toujours un perdant, dans le libéralisme ...le colonialisme économique entre les pays riches et pauvres font la croissance des riches)
De même, la croissance démographique n'est pas toujours un gain, puisqu'il faudra bien nourrir cette population, etc etc...

Faire croitre l'homme, c'est réduire.. les autres mammifères, les autres vivants sur terre..
Constatons simplement les chiffres .

Cessons de vouloir croitre, et ce sera déjà une grande avancée pour l'humanité.

Tom 24/02/2009 19:33




Je pense qu'il faut pas trop non plus dramatiser la question de la surpopulation.

Ici un geek fait le calcul, justement.

On est pas trop nombreux dans l'absolu. Par contre, on est trop nombreux pour un certain mode de vie.

L'idéologie de la croissance est évidemment le problème mais on ne peut pas dire stop comme ça.

La croissance est la dynamique même du capitalisme. On ne peut pas faire un capitalisme moins croissant.
On ne peut pas "moraliser" le capitalisme, et certainement pas en réduisant sur la finance, parce que la finance est le feuillage de l'arbre, là où l'industrie est le tronc.

Le souci, c'est qu'on ne peut pas dire : "cessons de faire ça", si on n'a rien d'autre à proposer. Mais c'est difficile de trouver quelque chose d'autre à faire, si on commence pas déjà par lever
le pied sur ce qu'on est train de faire.

L'image du cylindre, c'est simplement pour dire que les problèmes ne sont pas insolubles, mais il faut les poser correctement.

Comme on passe notre temps à considérer que toutes les autres sociétés ne sont que des étapes primitives de notre développement, et que nous sommes le but ultime de l'histoire, eh bien,
forcément, on se fait une idée faussée des vrais paramètres en jeu dans une organisation sociale.

Par exemple les monnaies coquillages ne sont vraiment pas une forme primitive de notre monnaie. Elles sont une autre façon d'envisager valeur et échange.



Olympe 20/02/2009 20:15

Mais ne serait il pas oiseux (cui cui) de considérer que ce que l'on présente historiquement comme l'échec du communisme, n'était en réalité qu'un piteux échec de mise en place d'un système tout totalitaire, au parfum de communisme, au moins dans sa propagande.

Entre la société russe de la Révolution d'octobre et la société pré révolutionnaire décrite par Marx .... comment dire .... pô tout à fait la même chose !
Pas pour dire que je pense que le communisme est un système viable, ne serait ce parce qu'attendre que la société soit "mûre" me semble être un trop grand risque.

Cela dit, je rejoins tout à fait l'auguste auteur de ce texte (manquerait plus que ça !) sur le caractère intrigant de l'importance de l'économie, allocation des ressources, comme clé de voûte de toutes les propositions de système actuelles .....

Tom 24/02/2009 19:04



Ben ça me semble un peu exagéré de se dire que tout ça n'a été somme toute qu'une blague de communisme.

C'est vrai que la Russie, agricole et peu industrielle, n'était pas la candidate idéale à la révolution, mais révolution léniniste, analyses de Marx et projet
communiste sont des choses distinctes.

C'est vrai aussi qu'il y a quelque chose de curieux dans le fait que les deux régimes phares du communisme historique - Chine et Russie - aient remplacé (toutes
choses égales par ailleurs) des empires d'un absolutisme séculaire, un peu comme si on avait juste changé de costume mais pas vraiment de façon de voir les choses.

C'est vrai enfin que le communisme n'a jamais été installé (je ne sais plus à quel stade transitoire ça s'est officiellement arrêté).

Mais je prends le communisme historique sur ce que je crois être son critère essentiel d'opposition avec le libéralisme, à savoir la propriété du capital. Et en ce
sens, il a joué sa carte de proposition communiste : il a mis à la poubelle la propriété privée et défini de façon originale un mode de propriété collectif dont nous, à l'Ouest, n'avons jamais eu
la pratique.

Ça a laissé des traces complexes dans les mentalités.
Alors je suis pas sûr que la Russie soit l'endroit où c'est le plus visible, mais chez les Ossies, par exemple.

Que le régime ait été gangrené par la quête de pouvoir personnel, la corruption et une certaine impuissance absurde et suicidaire, ça, c'est pareil que chez
nous.

Donc j'ai tendance à penser que le communisme historique, même empêtré dans ses mensonges et sa violence idéologique, a été une vraie tentative de communisme - de
même que le capitalisme d'aujourd'hui, aussi truqué, manipulateur et mortifère soit-il, est un vrai capitalisme.

Ce que je crois, justement, c'est que ces deux systèmes ont quelque chose de jumeau, de symétrique, et que, en venant de deux directions opposées, ils butent en
définitive sur le même écueil.

Donc faut chercher ailleurs.