Have phone !

Publié le par Tom

    Dans The Wire, étonnante série policière mettant en scène la ville de Baltimore aux Etats-Unis, on voit l'un des gros dealers passer un bref coup de fil entre deux rendez-vous, pour signifier à son courtier de revendre tout les actifs qu'il possède dans la télécommunication mobile : Motorola, Nokia, etc. Il explique ensuite qu'il vient d'aller dans la cité, et qu'il a vu l'un de ses petits vendeurs au détail qui avait déjà deux portables : un pour le business, l'autre pour appeller sa nana.

    "Si un gamin comme ça en est déjà à avoir deux portables, qu'est-ce que tu veux vendre de plus ? Le marché est saturé, mec, c'est tout".

    L'épisode a vraisemblablement été écrit milieu 2002, pour situer le contexte, c'est-à-dire après l'explosion de la bulle internet, la chute des nouvelles technologies et l'effondrement de la spéculation sur les opérateurs de téléphonie mobile. Le personnage caractérise le bon sens de terrain, celui qui constate la réalité économique concrète que toute la spéculation boursière du monde ne saurait remplacer. M.Sarkozy lui rendrait certainement hommage, empêtré comme il est aujourd'hui dans cette contradiction de défendre le capitalisme industriel tout en tirant sur le capitalisme financier, ce qui revient à vouloir garder la graine tout en refusant la plante qu'elle donne une fois en terre.
    Et sans doute un gros dealer des cités n'est-il pas la personne la moins indiquée pour recevoir un hommage de M. Sarkozy.

    Mais ce qui est intéressant, c'est ce qui vient après.
    Tout le monde a, j'espère, remarqué comment les opérateurs de téléphonie mobile ont fait pour pouvoir vendre plus après 2002. Ils ont utilisé trois tactiques, qui sont les tactiques de base d'une certaine pratique du commerce : le progrès simulé, le packaging mystère, et la contrainte old school.

    Depuis les Trente Glorieuses, l'amélioration technologique, que l'on confond souvent avec le progrès, est le moteur économique de nos sociétés. Il est le mythe fondateur de la consommation, c'est-à-dire de la croissance. Certes, que chaque foyer dispose d'un frigo avait un sens à une certaine époque. Mais quand chaque foyer a effectivement un frigo, soit on change son fusil d'épaule, soit on reste à tout prix sur le même modèle et on remplace les frigos par des écrans plasma sans se poser de question.

    Le progrès technologique recèle la première technique fatale de vente forcée. Pour désaturer un marché, on le rend obsolète.

    En guise d'amélioration technologique  du produit, le portable n'offrait pas beaucoup de potentiel. Un téléphone reste un téléphone. Partant de son concept, on peut faire deux choses : améliorer la captation du réseau, améliorer la qualité du son. Rajouter des conneries comme un répertoire, un éditeur de texto et trois blagues du même tonneau. Enfin bon, depuis cent ans qu'on fait des téléphones, c'est pas comme si c'était vraiment un sujet neuf.
    Améliorer le réseau, c'est très cher, puisque que ça vient en l'occurence de la couverture satellite, et que les lancements ne sont pas fréquents. Améliorer le son, ça se fait, mais il faut remarquer que tout le monde s'en fout, vu comme on vit dans un monde de sourds.
    La seule solution, c'est donc le progrès simulé : l'ajout de gadgets inutiles, qui n'ont rien à voir avec la ratatouille, non pas pour améliorer l'objet, mais pour transformer sa fonction : la caméra embarquée, l'appareil photo, la lecture de videos, les jeux pouraves, la diffusion par haut-parleurs, etc. Toutes choses qui ont définitivement rendu ce monde meilleur.

    Le packaging mystère, c'est la base du marketing : same product, different name. Les opérateurs ont changé régulièrement le design des téléphones, donnant l'impression que ça correspondait à une évolution technologique, alors que rien du tout, peanuts. La même puce, le même micro, le même réseau.
    C'est comme si vous aviez un président qui est toujours en costard, et d'un coup, paf, il y en a un, il met un short pour aller courir ! On a envie de dire que c'est nouveau ! Alors forcément on a de la curiosité, on a envie de voir comment c'est, de vivre avec un président qui fait du jogging ! Mais on s'aperçoit qu'en fait c'est toujours le même type, et d'ailleurs il arrête super vite de porter des shorts, il arrête super vite de courir tous les matin, il remet des costumes et il recommence à faire la gueule. Et là, vous vous demandez comment vous avez pu vous faire avoir, vu que Jimmy Carter avait déjà utilisé exactement la même tactique il y a trente ans. Ah ça, mais qui se souvient de Jimmy Carter ?

    La contrainte old school, c'est bien sûr ce qui marche le mieux. De toute façon, c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes. Le principe est simple : si le consommateur ne veut pas aller à la montagne et racheter un nouveau téléphone, alors vous le fouettez jusqu'à ce qu'il aille à la montagne, bordel. Vous le forcez par tous les moyens possibles à se débarrasser de son vieux cellulaire et à en racheter un neuf, vous le forcez à lâcher son forfait super avantageux que vous lui aviez fait à l'époque où les portables, tout le monde trouvait ça un peu ridicule, vous lui prenez les billets dans le portefeuille, et s'il rechigne, vous le tapez. Inspirez-vous de tous ces films de gangsters, ils contiennent un enseignement méthodologique incontestable.
    Les possiblilités sont innombrables : l'entente illégale sur la concurrence, les refus de vente masqués, les engagements contractuels foireux, la désinformation systématique des détaillants autonomes, les bi-bandes qui ne marchent pas aux USA, le matraquage publicitaire, la manipulation etc. J'ai même vu des vendeurs Orange proposer un avantageux contrat qui n'existait plus pour en faire signer en douce un autre qui n'avait rien à voir, l'air de rien et le sourire aux lèvres.

Le pire, c'est que je suis à peu près sûr que je n'ai absolument rien appris à personne dans cet article.

Publié dans Bananience

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Jerry 18/01/2009 19:36

@rogati : c'est drôle, parce que j'ai l'impression que dans les débuts du téléphone portable grand public, il y a 10 ans environ, l'aspect fonctionnel jouait relativement peu, en fait.
On avait vécu en se passant de téléphone portable jusqu'ici, le besoin ne s'en faisait pas vraiment sentir pour la majeure partie des gens.
Ceux qui avaient des téléphones portables, je veux dire des portables privés, c'était essentiellement pour la frime, pour avoir le dernier gadget à la mode. C'était les m'as-tu-vu avec mon bidoubidou qui gueulaient très fort dans la rue et faisaient hurler "la lettre à Elise" en sonnerie, histoire que tout le monde sache qu'ils en avaient un.
Il y avait même cette histoire qui circulait, j'ai jamais su si elle était vraie, du type qui téléphonait dans la rue avec un faux téléphone pour frimer et était mort de honte quand on le lui demandait pour appeler les secours suite à un accident.
C'était, essentiellement, un accessoire de branchitude, l'utilité n'avait pas grand'chose à voir là-dedans.
Alors oui, certes, les pubs insistaient sur la fonction.
Elles insistaient aussi sur le prix, histoire qu'on oublie de réfléchir sur la fonction.
Elles ont bien marché.
Maintenant tout le monde est tellement persuadé de l'utilité du téléphone portable que même ceux qui étaient foncièrement contre à l'époque, ceux qui n'en voyaient pas la raison, ceux qui disaient fontaine, ceux qui canulardaient sur les m'as-tu-entendu-gueuler-au-téléphone - même Tom, même moi - en ont un à présent, et trouvent ça utile.
Parce qu'on a juste réorganisé notre existence autour des nouvelles possibilités offertes par le portable.
On rigole sur les portables qui font le café ou dansent le french cancan, mais je me demande qui s'interrogera sur l'utilité de la 3G (ou de ses descendants technologiques) dans 10 ans, quand ce sera tellement intégré à un certain mode de vie qu'on n'envisagera même plus de vivre sans.

rogati 16/01/2009 17:10

arf,
excellent !

sur cet aspect du téléphone et de l'innovation technologique, il y a autre chose aussi : je me demande si on a pas fait disparaitre le besoin (parler à une charmante personne que les aléas d'une trépidante vie moderne ont éloigné de nos bras) avec la fonction du téléphone (établir une communication avec un individu distant).

Pourquoi est ce que le pseudo progrès passe ainsi -comme tu le soulignes- par la possibilité de prendre en photo les facéties de mes collègues plutôt que de pouvoir automatiquement établir une communication avec l'aimé(e) sans me préoccuper de savoir où il/elle est ? Je me rappelle avoir vu de vieilles pubs à propos du téléphone qui parlaient "d'abolir les distances", d'être "toujours avec ceux qu'on aime", etc...
Curieusement ceci n'est presque jamais mis en avant. Ton analyse apporte une explication pertinente : le progrés serait effectivement de pouvoir parler à qui on le souhaite instantanément et sans barrière technique apparente mais une fois ceci établit il ne resterait plus rien à vendre..

Tom 18/01/2009 18:36



Mais tout le souci, c'est que si on réduisait les objets à ce qu'ils sont réellement, à leur simple fonctionnalité, c'est tout le système de la consommation qui
s'écroulerait comme un chateau de cartes.



L'ami qui a bu... 12/01/2009 13:58

Bien vu. Et si on entamait le sujet des services après vente et des assurances, on en parlerai jusqu'à la Noël...

Tom 18/01/2009 18:35



Moi : "dites, ça douille un peu, quand même, pour appeler votre service client."
Vendeur : "oui mais c'est parce qu'on part du principe que vous l'appelez pas souvent."

Quant aux assurances... non, soyons fort.