American Psycho

Publié le par Tom


Il y a en France une coutume traditionnelle qui consiste à se moquer des Américains, ces grand enfants un peu brutaux, que nous regardons à la fois avec terreur et indulgence, moralement protégés que nous sommes par le recul d'une sagesse européenne millénaire quelque peu surestimée.

Je suis contre les sentiments de supériorité. Je suis contre les idées reçues qui les véhiculent. Je suis contre la paresse qui sert d'autoroute confortable à l'ignorance et la veulerie.

Il y a en France une autre coutume, qui consiste à valoriser systématiquement tout ce que fait, à fait, et fera l'Amérique, et à dénigrer systématiquement la France.

C'est l'autre face de la même ignorance et de la même veulerie.

Le rêve américain est mort, il y a déjà pas mal de temps. Son chant du cygne est sans doute au tournant des années 70.

L'histoire américaine, aussi courte soit-elle du point de vue occidental, est avant tout un dramatique gâchis. Comme le dit avec plus de tenue
Levi-Strauss à la fin de Tristes tropiques, nous avons flingué le Nouveau Monde, et nous savons qu'il n'y en aura pas d'autre - ne rêvons pas, Life on Mars won't happen or it won't be cool.
Dorénavant, c'est avec cet échec qu'il nous faudra vivre, c'est cet échec qu'il nous faudra dépasser - ou nous en mourrons.
L'actuelle royauté du pétrole et ses conséquences, the greed race, et tout ce que vous pouvez pointer du doigt sur cette planète comme un merdier sans fond où s'enlisent toutes les bonnes volontés - tout cela n'est que l'expression variée du même ratage de la civilisation occidentale, celle à qui Prométhée a donné la machine, celle qui n'a dû son avance sur les autres qu'à son goût pour la technologie et à strictement rien d'autre.

Ce ratage, c'est précisément l'incapacité dans laquelle s'est trouvée cette civilisation de répondre à une simple mais terrible question : que faire d'un Nouveau Monde ?

Rendons ici aux Américains la gloire qui leur revient réellement : cette question, non seulement ils se la sont posée avec une grande honnêteté, avec espoir et bonne volonté, mais ils se sont aussi bien accroché pour y répondre.

Et à ma connaissance, ce sont les seuls. Qu'ils aient maintenant lâché l'affaire ne doit pas nous inciter au mépris, au pessimisme ou à la revanche. Bien au contraire, cela doit nous inciter à extraire du bourbier les quelques pierres solides qu'ils ont apportées dans leur tentative, à les examiner, et à continuer de construire dessus.

Je pourrais citer plein de points, mais je vais en prendre un seul, parce que je le trouve personnellement extrêmement frappant, et que c'est peut-être l'un des plus lourds de conséquence en terme de société.

Si les séries américaines sont globalement aussi efficaces, c'est parce que la dramaturgie y est considérée avant tout comme une affaire non d'inspiration et de folie créatrice, mythe bourgeois du second romantisme,  mais bien comme une affaire pratique. Or, l'enjeu le plus important en terme de dramaturgie, ce qui vous sera le plus utile pour écrire une fiction, c'est la psychologie.

Culturellement, l'Amérique est habituée aux concepts psychologiques. Elle les a beaucoup vulgarisés. Il n'y a qu'à voir la fortune d'une notion comme
addict.

En France, en terme de psychologie, il y a une inculture sidérante. Je constate à chaque fois comment des gens avec un haut niveau d'étude, une bonne formation intellectuelle et une solide assise mentale, se montrent au pire incroyablement bornés sur le sujet, au mieux dramatiquement démunis face aux troubles de leurs proches.

Les principes de base d'une psychothérapie sont si méconnus, et suscitent tellement de méfiance, que tenter de les expliquer tranquillement revient souvent à être considéré comme le prêcheur d'une obscure religion manipulatrice.

Je ferais d'autres articles sur ces sujets, parce que vraiment, je suis choqué de voir la survivance régulière d'un tel obscurantisme dans ces domaines, gros sac de noeud qu'il me semble important de démêler.

Mais ce que je voudrais dire ici, c'est ça : s'il y a une chose que nous devons écouter de l'Amérique, c'est qu'elle a écouté Freud sans se foutre de sa gueule.

Smart people.

Publié dans Le réel monde réel

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Fred 22/09/2008 22:22

Tu as tout à fais raison !

J'ajouterais que tu écris très bien , aussi !