Jeudi 17 juillet
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Le truc, c'est que toute la pelouse était déjà noire de monde quand on est arrivés. Faut croire que même dans un tout petit bled comme le nôtre,
ça rigole pas avec le feu d'artifice du 14 juillet. Bon, on a quand même réussi à trouver une place à peu près correcte où on voyait un bout de camion des pompiers entre deux gros arbres, pas
l'idéal pour profiter des grands plumeaux dorés mais on aurait un bout du spectacle quand même.
L'autre truc, c'est qu'un feu d'artifice, c'est pas seulement des plumeaux lumineux diversement colorés. Y a aussi l'odeur. Celui-là,
clairement, de feu d'artifice, il sentait la poudre, et il sentait aussi un peu le souffre. Et puis y a le bruit.
Le bruit, ça a commencé par un petit discours d'un monsieur, on sait pas trop qui, mais enfin c'est lui qui avait le micro à ce moment-là et
clairement son boulot, c'était de touiller la fibre patriotique. Parce que le bal des pompiers, la fête populaire, tout ça c'est bien joli, mais faudrait pas oublier la fibre patriotique. Donc le
monsieur, il était là pour convertir l'émotion du spectacle en vibration patriotique. En commençant par nous rappeler les noms de tous les élus de l'Union pour un Mouvement Perpétuel
grâce à qui on avait un si beau feu d'artifice, à quel point ils étaient dévoués et comme on devrait drôlement les remercier pour tout ça.
Là, sur la pelouse noire de monde, il s'est passé : rien.
Alors le monsieur a sorti une plus grande cuillère à touiller la fibre patriotique, qui était sans doute encore un peu grumeleuse.
Il nous a parlé du Président.
Non, pas celui du conseil général. Le Président. Oui, Lui. Qui était si gentil de nous autoriser tout spécialement
à faire péter notre feu d'artifice dans notre joli parc, et on sentait qu'il
s'attendait, le monsieur, à une vague d'applaudissements ondulant sur la pelouse pour remercier notre si généreux Président, voire même une discrète ovation.
Là, sur la pelouse, on a entendu : un moustique voler.
Ça commençait à poser comme un problème, avec la fibre patriotique, parce que si elle continuait à pas bouger comme ça elle allait finir par
attacher et tout cramer au fond. Alors le monsieur qui parlait dans le micro a sorti sa plus grande touillette à fibre patriotique, il a annoncé que cette année, le feu d'artifice serait un
hommage à la police nationale, à son dévouement, à son combat quotidien pour notre Sécurité. Et ça tombait bien parce que la police nationale, on venait de la voir, justement, en train de
s'amuser à remonter en sens interdit la rue Pétain qui était fermée à la circulation pour la sécurité du feu d'artifice.
Là, juste à côté de nous au bord de la pelouse, un homme a dit à sa femme : viens, c'est nul, on s'en va, et ils ont pris leurs enfants dans
leurs bras et ils sont partis.
Alors a commencé le feu d'artifice sur une bande-son spéciale fibre patriotique, où tout le monde, de Bourvil à Sardou, s'égosillait sous les
bombes pour chanter notre belle police. Bien sûr, les fusées et la musique n'avaient pas été synchronisées, pour symboliser la répartition des compétences entre Police et Gendarmerie.
C'est bizarre, on se sentait quand même moyennement émus. Mais c'est là qu'est arrivé le bouquet.
Et au moment du bouquet, comment dire, les programmateurs avaient sorti la grosse artillerie.
I will survive.
L'hymne de la coupe du monde de football de 98. La vraie, la seule qui vaille la peine qu'on s'en souvienne. Notre dernier haut fait d'armes. Il
y a dix ans. Parce que ça, même si tout avait raté, l'amour pour notre bon maire, la vénération pour notre glorieux président, le respect pour notre brillante police nationale, ça, il pouvait
être sûr, le monsieur au micro, que ça allait faire bouger un petit quelque chose au fond du coeur de pas mal de gens sur cette foutue pelouse, même si plus personne n'était d'humeur, à ce moment
de la soirée, à reprendre en choeur les "Laaalalaalaalaaa".
Là, en quittant la pelouse aussi vite que le permettaient nos jambes, on s'est promis, avec Tom, que le prochain feu d'artifice, on le
regarderait de notre fenêtre, là-haut, loin, sous le toit. D'où on voit les grands plumeaux dorés, et on entend pas le son. Parce que franchement, si on en est à ressortir une vieille victoire
d'il y a dix ans pour se rappeler ce qu'on fout ensemble sur cette pelouse, autant rester chez soi.
Par Jerry
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Publié dans : Bananience
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