Label bleu

Publié le par Jerry

Le truc, c'est que toute la pelouse était déjà noire de monde quand on est arrivés. Faut croire que même dans un tout petit bled comme le nôtre, ça rigole pas avec le feu d'artifice du 14 juillet. Bon, on a quand même réussi à trouver une place à peu près correcte où on voyait un bout de camion des pompiers entre deux gros arbres, pas l'idéal pour profiter des grands plumeaux dorés mais on aurait un bout du spectacle quand même.

L'autre truc, c'est qu'un feu d'artifice, c'est pas seulement des plumeaux lumineux diversement colorés. Y a aussi l'odeur. Celui-là, clairement, de feu d'artifice, il sentait la poudre, et il sentait aussi un peu le souffre. Et puis y a le bruit.

Le bruit, ça a commencé par un petit discours d'un monsieur, on sait pas trop qui, mais enfin c'est lui qui avait le micro à ce moment-là et clairement son boulot, c'était de touiller la fibre patriotique. Parce que le bal des pompiers, la fête populaire, tout ça c'est bien joli, mais faudrait pas oublier la fibre patriotique. Donc le monsieur, il était là pour convertir l'émotion du spectacle en vibration patriotique. En commençant par nous rappeler les noms de tous les élus de l'Union pour un Mouvement Perpétuel grâce à qui on avait un si beau feu d'artifice, à quel point ils étaient dévoués et comme on devrait drôlement les remercier pour tout ça.

Là, sur la pelouse noire de monde, il s'est passé : rien.

Alors le monsieur a sorti une plus grande cuillère à touiller la fibre patriotique, qui était sans doute encore un peu grumeleuse.

Il nous a parlé du Président.

Non, pas celui du conseil général. Le Président. Oui, Lui. Qui était si gentil de nous autoriser tout spécialement à faire péter notre feu d'artifice dans notre joli parc, et on sentait qu'il s'attendait, le monsieur, à une vague d'applaudissements ondulant sur la pelouse pour remercier notre si généreux Président, voire même une discrète ovation.

Là, sur la pelouse, on a entendu : un moustique voler.

Ça commençait à poser comme un problème, avec la fibre patriotique, parce que si elle continuait à pas bouger comme ça elle allait finir par attacher et tout cramer au fond. Alors le monsieur qui parlait dans le micro a sorti sa plus grande touillette à fibre patriotique, il a annoncé que cette année, le feu d'artifice serait un hommage à la police nationale, à son dévouement, à son combat quotidien pour notre Sécurité. Et ça tombait bien parce que la police nationale, on venait de la voir, justement, en train de s'amuser à remonter en sens interdit la rue Pétain qui était fermée à la circulation pour la sécurité du feu d'artifice.

Là, juste à côté de nous au bord de la pelouse, un homme a dit à sa femme : viens, c'est nul, on s'en va, et ils ont pris leurs enfants dans leurs bras et ils sont partis.

Alors a commencé le feu d'artifice sur une bande-son spéciale fibre patriotique, où tout le monde, de Bourvil à Sardou, s'égosillait sous les bombes pour chanter notre belle police. Bien sûr, les fusées et la musique n'avaient pas été synchronisées, pour symboliser la répartition des compétences entre Police et Gendarmerie.

C'est bizarre, on se sentait quand même moyennement émus. Mais c'est là qu'est arrivé le bouquet.

Et au moment du bouquet, comment dire, les programmateurs avaient sorti la grosse artillerie.

I will survive.

L'hymne de la coupe du monde de football de 98. La vraie, la seule qui vaille la peine qu'on s'en souvienne. Notre dernier haut fait d'armes. Il y a dix ans. Parce que ça, même si tout avait raté, l'amour pour notre bon maire, la vénération pour notre glorieux président, le respect pour notre brillante police nationale, ça, il pouvait être sûr, le monsieur au micro, que ça allait faire bouger un petit quelque chose au fond du coeur de pas mal de gens sur cette foutue pelouse, même si plus personne n'était d'humeur, à ce moment de la soirée, à reprendre en choeur les "Laaalalaalaalaaa".

Là, en quittant la pelouse aussi vite que le permettaient nos jambes, on s'est promis, avec Tom, que le prochain feu d'artifice, on le regarderait de notre fenêtre, là-haut, loin, sous le toit. D'où on voit les grands plumeaux dorés, et on entend pas le son. Parce que franchement, si on en est à ressortir une vieille victoire d'il y a dix ans pour se rappeler ce qu'on fout ensemble sur cette pelouse, autant rester chez soi.

Publié dans Bananience

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ralphy 19/07/2008 09:15

En effet, les pelouses ne sont pas vraiment connues pour assiéger les bureaux de votes... Cela étant, c'est peut-être tout simplement le moins mauvais des candidats, les ténors de l'opposition évitant des villes conquises depuis un quart de siècle par le camp adverse pour se concentrer davantage sur les mairies qui peuvent être prises ?...

Jerry 19/07/2008 17:17


Comme disait Raffarin, " ce n'est pas la pelouse qui gouverne ! "
Cela étant, ici, c'est tout juste ce qu'on appelle un fief. Un vrai, un gros, un fieffé fief.


ralphy 17/07/2008 19:00

Écoutez, j'ai toujours pensé que la travail principal d'un maire, c'était le marketing, parce que les programmes sont tous absurdes et non suivis, les idéologies inapplicables et ce n'est pas en changeant quelques décideurs élus sur la base de leur unique popularité, voire juste de leur couleur politique, sans jamais vérifier leur CV ou la réalité de leurs réalisations, bref, je vois mal ce qui reste à part la capacité du maire à interpeler les gens, à leur vendre un monde merveilleux, celui de demain. Du pur marketing, en somme.

Ici, cependant, votre maire a dû se sentir bien seul. Et bien mal conseillé. Quelque chose me dit qu'il aura du mal à renouveler son mandat, s'il continue dans cette voie...

Jerry 18/07/2008 06:48


Réélu au premier tour depuis 25 ans. Et cette année encore. Faut croire que les pelouses ne votent pas.