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Publié le par Tom

"John ne prend jamais que juste assez de boudin pour qu’on ne puisse pas dire qu’il n’en a pas pris du tout ; ce petit peu, après l’avoir mâché et remâché, on le voit l’avaler aussi facilement que du foin sec ; après quoi il se jette sur le rôti avec un appétit dévorant et s’en fourre jusqu’au gosier. Est-ce que ce n’est pas agaçant, d’entendre John s’écrier tous les jours qu’il n’aime que le boudin, et qu’il ne donnerait pas un sou pour le rôti ?" Mandeville, remarques sur la Fable des abeilles.

Demandez au citoyen flançais ce qu'il en pense si on lui privatise la télévision publique comme ça, en la vendant pour pas cher à Jean-Luc, un copain sympa de Nico, qui aime bien dépanner et qui est plutôt bon pour faire marcher des chaînes de télé, la dernière fois qu'il a essayé, ça a trop cartonné.
Il y a des chances pour que le citoyen flançais en ait pas grand chose à battre, mais qu'il dise quand même : "mais vous êtes vraiment des pourris !"
Il y a même des chances pour que tout le personnel de Flance Télévision se mette à user de ses outils de schtroumpf pour schtroumpfer des choses que vous ne voudriez pas voir schtroumpfées publiquement (rappelons que dans Flance Télévision, il y a Télévision).

Or, comme le dit un mafieux dans le Casino de Scorsese : "Look...
why take a chance ?"

Vous êtes président d'un genre de pays industrialisé, vous avez ce genre de petit projet, vous souhaitez éviter ce genre de contre-temps ?

Voici un genre de mode d'emploi.

D'abord, prenez de la coke. La coke, c'est bon pour le moral, c'est bon pour le poil, ça lave les soucis, ça débouche les sinus.
Dites à votre dircom : "ouah, j'ai envie de m'exprimer en public, genre à la télé."
Prenez une ligne de coke et attendez. Quand le téléphone sonne, répondez, des journalistes vous proposeront de vous exprimer à la télévision à une date que vous choisirez. Regardez-vous dans la glace, prenez une ligne de coke.
Le jour de l'allocution, songez à lire le texte de votre dircom avant. Il peut y avoir des mots compliqués que vous vous entraînerez à répéter. Ne vous inquiétez pas si vous ne connaissez aucun des évènements auxquels il est fait allusion, aucun des personnages dont ça parle, rien de rien, ce n'est pas grave, votre dircom fait son boulot, c'est normal. Ne vous inquiétez pas non plus si vous avez l'impression que c'est truffé de morceaux d'anthologie qui auraient plus leur place dans un nanarland de la politique que dans un discours présidentiel. N'ayez pas peur, avec l'habitude, vous arriverez à dire n'importe quoi sans vous en apercevoir.

Dans ce discours, la seule chose qui compte, c'est que vous annoncerez que vous allez supprimer les publicités sur le service public. C'est tout. Le reste, c'est bla-bla. Si votre dircom ne sait pas trop comment remplir, il trouvera ici une bonne copie. Qu'il essaie cependant de ne pas pomper directement tous les exemples.

Vous allez ensuite créer une Commission, qui s'occupera de voir comment remplacer l'argent des publicités. Elle en arrivera à l'idée de taxer les opérateurs de téléphonie et fournisseurs d'accès internet. Ce sont des entrepreneurs déjà financièrement à genoux, qui luttent chaque mois pour joindre les deux bouts et qui sont parfois obligés d'aller récupérer
les légumes tombés par terre après le marché - parce que des fois, juste, c'est dur. Face au spectre de la famine, les opérateurs de téléphonie et fournisseurs d'accès internet seront acculés à l'inévitable : faire porter cette taxation injuste sur la facture des consommateurs.

Pendant ce temps, ne vous occupez de rien, prenez de la coke, faites du sexe, achetez des montres qui coûtent cher ,que dis-je encore, profitez de la vie, vous l'avez bien mérité, sinon vous ne seriez pas là où vous en êtes. Sans fatigue, vous venez de transformer le citoyen flançais, potentiellement préoccupé d'un débat national et membre d'une communauté politique, en consommateur, individualiste et maussade. C'est tout bénéf.

Le personnel de Flance Télévision s'agitera, bien évidemment. Il y aura des problèmes. Effacez la coke que vous avez sous le nez et dites bien fort dans le micro que vous tend le dircom : "Il n'y aura pas de privatisation". On vous croira d'autant plus volontiers qu'on espère que c'est vrai.

Il s'agit d'obtenir un précieux délai en créant de l'incertitude sur vos intentions. Ce délai est précieux, une grande part de l'entreprise dépend de lui. Le mot d'ordre à cette étape est donc : donnez le change.
Parlez de la télévision de qualité. Créez un site internet, c'est bien aussi, ça fait jeune. Faites parler tout le monde, laissez les envies s'exprimer. C'est la démocratie, que diable. Dans un pays moderne, chacun doit pouvoir dire ce qu'il a sur le coeur, et tant pis s'il y a "
beaucoup d'émotion". Car c'est cela, l'homme : de l'émotion. Pas de calcul mesquin, pas de froideur coincée - non, de l'émotion. Invitez tout le monde autour de la table, et ne lésinez pas sur le buffet. Soyez chaleureux, ouvert, accueillant.

De temps en temps, faites stresser le personnel de Flance Télévision par quelques petits remaniements de poste, par une petite compression - mais faites léger. Un poste à la fois. Des petites économies. Il s'agit juste de maintenir la tension.

Répétez régulièrement que la redevance est un impôt très impopulaire. Ça marche très bien. Tous les impôts sont impopulaires, comme les pots sont populaires, c'est une chose connue.

Soignez la qualité de la coke. La péruvienne a tendance à être un peu grumeleuse en fin de saison, exigez de la colombienne.

Laissez tout ça patauger gaiement. Ne vous inquiétez pas si Flance Télévision tente de s'échapper. Sans budget, sans même une politique de formation du personnel, la bête ne pourra pas aller loin. Normalement, ses dernières forces devraient l'amener à se réfugier dans les marais. Là, laissez les clans faire leur travail en interne et se déchirer. N'oubliez pas de supprimez un poste de temps en temps, pour entretenir l'agonie.

Profitez de cette attente, qui peut être un peu longue, pour essayer le khat, qui est certes une drogue de pauvre, mais qui a l'avantage de laisser reposer la cloison nasale.

Quand Flance Télévision a atteint le stade où elle ne vaut même plus un kopeck, filez-le tout à Jean-Luc en le remerciant bien fort de sa gentillesse. Faites ça par petits bouts si possible, mais sachez que si vous mettez trop de temps à dépecer la bête, les mouches interviendront et la carcasse sera gâtée.

Quand l'affaire est réglée, prenez une ligne de coke et
regardez ce que vous venez d'accomplir.

Mon vieux, vous pouvez être sacrément fier de vous.


Publié dans Bananience

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