Littérature et magazines féminins : Lettre à une inconnue

Publié le par Jerry

(Ce billet est ma seconde contribution à un groupe de travail très sérieux sur "le glamour dans la littérature internationale, des origines à nos jours".)

Le titre sous lequel on connaît généralement cette belle nouvelle de Zweig, "Lettre d'une inconnue", n'est en fait qu'un abrégé du titre original : "Lettre d'une inconnue bête à bouffer du foin". Et en effet, feu l'héroïne de ce témoignage posthume est bien inspirée de mourir avant la réception de sa lettre, hors ça on pourrait y voir une excellente occasion de vérifier si, oui ou non, le ridicule tue.

Jugez seulement. A peine adolescente, cette jeune demoiselle tombe éperdument amoureuse de son voisin de palier, un écrivain à la mode. La belle aventure! Pas trop fatiguée, ça va? Elle n'est pas allée le chercher bien loin, l'amour de sa vie! Mais passons sur cette légéreté dans le choix, cette tendance à se satisfaire de peu qui pourrait, finalement, être la marque d'un tempérament bon et jovial.

Or loin de profiter de ses bonnes dispositions, la petite idéalise cet unique objet de la façon la plus risible. Idée idiote et à peu près la pire qui soit : pour "faire de lui votre toutou", comme dit le Professeur Diara (succès en amour, retour au domicile conjugal de l'être aimé, réussite aux examens et enlarge your penis), il faut commencer par le mépriser un peu, c'est bien connu. Au lieu de ça - mais c'est une catastrophe, cette fille ! Au lieu de ça, elle attend chacune de ses divines apparitions dans le hall de l'immeuble comme le dernier des clébards. De quoi faire peur à une armée de puceaux en manque, alors un homme à femmes, je vous dis pas.

Devenue jeune fille, elle retrouve son écrivain, se fait remarquer, lui plaît, il n'a absolument pas reconnu son ancienne petite voisine de palier mais qu'importe, jusqu'ici ça partait plutôt bien. Alors pourquoi, mais pourquoi donc faut-il qu'elle se donne à lui dès le premier soir ? Elle ne lit pas les magazines féminins, cette jeune fille? Jamais le premier soir, ja-mais ! - Ah bon, mais pourquoi? - Euh... Hmm... Pour plein de raisons. En tous cas, faut pas, la presse est unanime. Bref, sitôt dit, sitôt fait, notre jeune aventurière laisse une adresse à laquelle son courageux héros ne la recontactera jamais.

L'ennui, c'est qu'en plus, il est très très fertile, l'écrivain. Vu le nombre de conquêtes que Zweig lui prête et la rapidité avec laquelle la jeune fille tombe enceinte, il doit en avoir une tripotée, d'enfants cachés, ou alors c'est que celle-ci, sa maman ne lui a vraiment jamais rien appris. Bref, la pauvre enfant se retrouve en plein dans une chanson réaliste, obligée de vendre sa vertu pour nourrir son enfant.

Métier dans lequel elle se débrouille plutôt bien, d'ailleurs. Les hommes et les fortunes tombent comme des mouches autour d'elle. Elle séduit tous ceux qu'elle veut, sauf, justement, celui qu'elle veut vraiment.

Jusqu'au jour où elle le recroise par hasard, l'écrivain. Qui la regarde avec les yeux du loup pour Jessica Rabbit. Et il re-ne la reconnaît pas, et il la re-séduit, et elle est re-dégoûtée qu'il ne re-voie pas que c'est elle, bon sang, ELLE, mais enfin, ça crève les yeux, pourtant, non ? Bref, dernière et fatale erreur : dès le premier soir (selon lui), elle lui fait une scène aussi prise de tête que s'ils étaient un vieux couple (selon elle).

Gentiment, il la re-met à la porte avec re-des promesses de se re-voir qui re-demeurent lettre morte. Là-dessus, l'enfant clamse d'une mauvaise grippe, la mère met ses dernières forces dans une lettre où elle avoue tout, et elle meurt avant que le père ne la reçoive - comme ça c'est bien, pas de regrets.

Moralité, la jeune fille, plutôt que de l'admirer avec cette béatitude niaise et sans artifice, elle aurait drôlement mieux fait de prendre des leçons sur lui, l'écrivain. Lui, l'homme d'un soir, l'artiste en séduction, l'homme qui aime toutes les femmes - c'est-à-dire aucune - et conserve son pouvoir d'attraction précisément parce qu'il ne s'attarde pas.

Quoique. Réécrivons l'histoire en sens inverse. Notre jeune inconnue prend modèle sur son séducteur. Comme lui, elle multiplie les conquêtes sans lendemain, elle développe son sex-appeal par sa capacité à gâcher, à laisser tomber, à ne pas donner suite. Oh, elle l'aurait eu, son écrivain, à ses pieds, comme tous les autres.
Sauf qu'elle n'en aurait plus rien eu à secouer, à ce moment-là, de l'écrivain. Elle serait devenue, comme lui, indifférente à ses conquêtes. Elle aurait renoncé à ces vertiges délicieux de la passion absolue, idéale, pure, sans mélange et sans espoir. Blasée, elle se serait empêchée d'être attirée par lui, puisque c'est cela précisément qui fait tout louper à chaque fois. L'aimer et en être aimée, c'étaient là deux plaisirs exclusifs l'un de l'autre, et elle a, dès le début, choisi. C'est ce paradoxe qui fait qu'on lui en veut sans lui en vouloir, à cette inconnue bête à bouffer du foin.

Parce qu'on lui en veut, oui, à la fin, comme on en veut à un abominable gâchis qui nous frustre du happy end mielleux dans lequel on aurait tant aimé se complaire ; comme on en veut aussi, avec un peu d'envie, à ceux qui ont vécu jusqu'au bout leur plus fatale passion, quand on n'en conserve au fond de nous qu'un baroque souvenir.

Publié dans Confiture

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mama 10/06/2008 21:55

Sympa l'article

Gorgonzolla 08/06/2008 11:49

C'est parce qu'elle est très triste que cette nouvelle est très belle.

Elle dégage quelque chose de grandiose parce qu'elle raconte l'histoire d'une vie entière sacrifiée sur l'autel d'un amour à sens unique.

S'il avait eu lieu, le happy end mielleux aurait sonné un peu faux, je pense: il n'aurait pas suffi à rétablir l'équilibre et aurait même amoindri le côté sublime de cette nouvelle.

Là, on est dans le tragique, on renifle, on sort les mouchoirs! Bah oui, quoi.. Cette fille qui passe sa vie à regarder cet homme sans que ce dernier ne la voit vraiment, qui se contente de le voir au travers de leur enfant, qui est obligée de vendre sa vertu pour s'en occuper, on se croirait dans les Misérables, non? Rajoutez à cela l'autre écrivain qui fait le beau et qui n'est au courant de rien, et vous avez une nouvelle tellement ancrée dans le tragique que le seul moyen de la terminer proprement est de faire mourir quelques personnages!

Le "il se marièrent et eurent beaucoup d'enfants" nous aurait simplement fait basculer dans un autre registre, celui de la comédie sentimentale avec en tête d'affiche Hugh Grant et son sourire ravageur de play-boy romantique... Cela aurait été dommage, non?

Bête à bouffer du foin? Peut-être... Mais c'est bien connu... Parfois, l'amour rend bête... Très bête...

Jerry 13/06/2008 15:47


Ah, mais lire les magazines féminins, ça rend plus intelligente, forcément!