Prends garde aux idéologies de mars

Publié le par Tom

Donc la dernière fois, j'ai fait un article drôle et ça a visiblement fait marrer personne, alors aujourd'hui je fais un article sérieux, et qui sait, peut-être que Florence Foresti me le piquera pour le mettre dans un sketch.

On a pas mal coutume de dire, depuis une dizaine d'années, que les idéologies sont mortes. En finir avec mai 68, le dernier symbole en date de la lutte idéologique, ce serait prendre acte de ce décès. Est-ce réellement en "prendre acte", ou n'est-ce pas plutôt lui poser un oreiller sur la bouche  tout en disant : "regardez, il ne respire plus" ?

Les idéologies ne sont pas mortes, loin de là. L'une d'entre elles est même bien vivante, c'est celle qui a tué les autres. L'habileté de son discours est de s'abriter derrière une perspective faussement darwinienne, pour affirmer : "si j'ai gagné, c'est que j'incarne la loi de la nature. Donc, je ne suis pas une idéologie, mais un simple principe de réalité, un constat - je suis la vraie vie et les idéologies sont mortes."

L'idéologie qui a gagné et qui dit qu'elle n'est pas une idéologie, c'est le libéralisme économique. Nous vivons dans son monde, et sa force est d'arriver à effacer du discours général - de tous les discours - la possibilité même d'un autre choix de monde. "No, you can't." disent les supporters de McCain à ceux d'Obama. "We don't think so"  me paraîtrait une attitude plus constructive, mais les libéraux n'ont pas des idées sur les choses, ils ont les idées qui correspondent exactement aux choses (non qu'Obama ne soit pas libéral, hein, mais McCain est beaucoup plus hardcore libéral).

Je n'ai rien en soi contre le libéralisme. Je suis né dedans, et je ne mors pas la main qui me nourrit. Mais parce qu'il m'a nourri, je me sens en droit d'exprimer les failles que j'y vois, et les problèmes que ça me pose, et les dangers vers lesquels j'ai l'impression que ça nous propulse. Et ça, ça tombe mal, parce que le libéralisme, sa faille essentielle, c'est qu'il n'a pas prévu de moment ou de lieu pour discuter les uns avec les autres. Le libéralisme, c'est une pensée qui est né du protestantisme et qui dit : "que chacun fasse sa vie et son bonheur - tant qu'il rendra économiquement à la communauté ce qu'elle lui apporte en terme de conditions propices, personne ne viendra l'emmerder".

Le moins qu'on puisse dire, c'est que, sans l'empêcher, ça n'invite pas spécialement au dialogue.

Et vu que ça n'invite pas au dialogue, dès que les circonstances deviennent complexes et nécessitent justement le dialogue des différents membres de la société, les libéraux commencent à flipper, parce qu'ils ne savent pas comment on fait - voire ils se sentent agressés par la simple idée qu'il faille échanger des idées. Du coups, ils se tendent, se durcissent. De la pensée libérale ils passent à l'idéologie libérale, de l'individualiste qui ne sait pas trop parler avec l'autre, ils deviennent des égoïstes qui ne veulent plus écouter l'autre, s'abritant derrière l'argument que l'autre n'a de toute façon rien compris, et même qu'il ne veut pas comprendre. L'idée de rendre quoi que ce soit à la communauté les insupporte, les relations avec les semblables sont réduites à la stricte économie des rapports de force - et la démarche est globalement suicidaire.

A partir de ce moment-là se met en place le fonctionnement idéologique, qui vise à conserver les choses en l'état et à empêcher toute remise en question.

Empêcher une remise en question, c'est facile, il suffit d'empêcher les autres de parler. Le moyen de les en empêcher, il y en a plusieurs, depuis l'usage de la force jusqu'aux techniques de décrédibilisation, mais le meilleur, le plus doux et le plus efficace, c'est la propagande.

La publicité vous invite à acheter son bidule.
La propagande vous incline à être quelqu'un qui pense que.

La propagande est donc de nature exclusivement politique.

Quelle est la propagande libérale ?
Qu'il n'y a plus de politique, seulement des réalités économiques. C'est très fort : vous utilisez un moyen puissant d'influencer, pour dire aux gens que ce moyen puissant d'influencer n'existe pas ! Comme ce moyen puissant d'influencer n'existe pas, ils ne peuvent donc pas être influencés ! Par conséquent, nous parlons et décidons tous rationnellement, en êtres autonomes, soumis aux seules nécessités de la toute-puissante Nature - Nature dont les libéraux ne sont que les porte-paroles.

Et c'est comme ça que lorsque la montée des prix des matières premières fournit une bonne occasion de mettre cartes sur table et de dire "Houston, nous avons un sacré problème, je crois qu'on a pris les choses à l'envers", on se retrouve au lieu de ça avec le brame du libéral au fond du bois, qui scande qu'il faut plus de concurrence, dans une attitude qui évoque nettement le sorcier en pleine danse de la pluie - alors qu'on est en pleine mousson.


Publié dans Le réel monde réel

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ralphy 05/06/2008 23:29

La démocratie a 25 siècles ? La république, certainement, mais la démocratie ?

J'ignorais que les esclaves romains et grecs, par exemple, étaient égaux à leurs maîtres !

Tom 06/06/2008 23:16



La démocratie a bien évidemment plus que 25 siècles, mais les régimes politiques ne laissent pas les mêmes traces archéologiques qu'un temple de pierre.
Cependant c'est l'âge que l'on s'accorde grosso modo à reconnaître à la démocratie athénienne dont l'existence est attestée comme la plus ancienne dans le monde occidental.

La démocratie est un régime dont le fonctionnement peut être ainsi résumé : la communauté se donne à elle-même ses lois. Il est évident que l'égalité politique ne vaut qu'au sein de cette
communauté, ce qui fait qu'il n'y a nulle incompatiblité entre la démocratie et le système économique de l'esclavage dans l'Antiquité, sauf dans le cas de l'esclavage pour dette qui a précisément
été le seul à être aboli par Solon, le législateur de ce qui deviendra la démocratie athénienne.

La liberté universelle, c'est-à-dire valant pour tous les hommes est une conception récente à l'échelle de l'humanité. Le progrès de cette liberté à travers les siècles est résumé par le
philosophe allemand Hegel en une formule devenue célèbre dans un ouvrage intitulé La raison dans l'histoire : "les Orientaux ont su qu'un
seul homme est libre ; le monde grec et romain, que quelques hommes sont libres ; nous savons nous que tous les hommes sont libres." Perspective critiquable mais qui a le mérite d'une
certaine clarté schématique.

Quant à la république, terme très flou qui apparaît avec la fin de la royauté à Rome, et se présente originellement comme une traduction de démocratie en latin, j'avoue que je ne sais pas à
quelle définition tu te réfères pour pouvoir juger de la date de son apparition : celle de la république romaine ? la définition de Jean Bodin ? Celle de Montesquieu ? Celle de Robespierre ?
celle de Rousseau ? Celle de la IIIe République française ? Celle de la Ve République française ? Celle des Etats-Unis d'Amérique ? Celle d'Iran ?

Mais tout ceci n'a rigoureusement rien à voir avec l'article.



Jpp 03/06/2008 10:31

On peut differencier situation heritee et politique guvernementale. Certes, la France a beaucoup investi dans le passe, y compris dans des entreprises, mais la politique liberale aujourd'hui tend a se debarrasser ou plutot devrais je dire aider quelques "bons liberaux" a reprendre ce fardeau ou plutot devrais je dire acheter a petit prix ce que tout un pays a bati a grand coup d'investissements et de milliards et qui aujourd'hui rapporte gros. En gros a fair des cadeaux a copain lagardere, copain bouygues, etc (je pense notamenet a la vente prochaine d'Areva a Bouygues pare le biais de la fusion avec Alsthom, ou encore a la vente des autoroutes, qui comme chacun sait etaient un fardeau pour l'etat en rapportant gros et dont il fallait se debarrasser pour que la concurrence joue et que les prix montent, sans oublier la privatisation de l'assurance publique, coute trop chere, il y a qu'a voire, aux USA, ca coute pas un rond a l'etat, ca rapporte beaucoup aux assurances et en plus on est mal soigne, et oui c'est pour bientot en France grace aux fameux pilotes lances entre l'etat et certaines compagnies d'assurance).
Le liberalisme est une realite et une necessite, mais aussi un danger car il permet a de petits reseaux d'influence controllant un certains nombre de medias pour ne pas les citer de decider de l'avenir de toute une nation , et ce en toute legalite, non en fonction d'ideaux ou de l'interet general, mais bien en fonction de l'etat de leur portefeuille boursier et des dividendes verses a une poignee d'actionaires.
Raphy je ne suis pas d'accord avec toi. Chaque individu peut influer sur le monde. En se tissant des cercles de relations et d'influence, en participant a la vie economique, ou tout simplement en s'exprimant sur internet comme tu viens de le faire. Avoir des ideaux n'est pas incompatible avec realisme et pragmatisme.

je suis tres curieux de voir comment les prochaines annees vont se derouler, comment le monde va s'adapter aux consequences de 50 ans de liberalisme a outrance sans notion de developement durable. Polution, rarefaction des resources minerales et energetiques, Appauvrissement de la biosphere, atmosphere et espece animales, eau impropre a la consommation, insuffisance alimentaire, etc... Accrochez-vous. A une epoque ou les gouvernements devraient investir (et donc prelever des impots) dans l'avenir, la recherche fondamentale, les transports publics et autres infrastructures, on nous parle de baisse de la TVA, de libre concurrence, de dereglementation...

Mais en bons francais individualistes que nous sommes, tant que l'on nous promets des baisses d'impots, tout va bien...

Tom 04/06/2008 11:15



Ah oui non mais non, ça va pas du tout ça, de me piquer mes futurs sujets d'article sans vergogne.



ralphy 30/05/2008 00:47

Nous sommes bien d'accord : la liberté de penser et celle d'entreprendre sont distinctes et ne sont pas issues du libéralisme. Je ne pense pas avoir fait de contre-sens dans ma précédente réaction.

Par ailleurs, mais j'avoue ne pas être, effectivement, un spécialiste du sujet, je ne suis pas certain que la liberté de penser et la liberté d'entreprendre soient "les fruits de la démocratie", ces libertés ayant existé bien avant les démocraties que nous connaissons aujourd'hui.

Tom 01/06/2008 17:49


Oh non, la démocratie a 25 siècles au bas mot, quand même :-)


ralphy 29/05/2008 01:21

Moi-même, je suis né dans une république populaire, celle du bloc de l'Est, de l'autre côté du rideau de fer, et j'y ai même vécu dix (bonnes) années, avec des souvenirs indélébiles (de files d'attente interminables, de quasi-insurréctions pour des boîtes de mouchoirs en papier ou encore des systèmes D pour obtenir de la viande ou du papier toilette, des croyons de couleur et autres trucs du genre).

Le communisme est-il mort pour autant ? Je ne sais pas. Il existe de nombreuses régions du monde appliquant des principes issus du communisme, et à en croire la croissance à deux chiffres d'un pays comme la Chine populaire, par exemple, là où les puissances économiques libérales actuelles peinent à atteindre le quart de cette performance, je ne suis pas certain que le libéralisme soit l'option la meilleure, ou encore la plus adaptée au monde d'aujourd'hui.

L'Occident, qui tente par tous les moyens d'imposer sa vision libertaire du monde, quitte à déclancher des guerres et envahir des pays pour y imposer des régimes politiques démocratiques et des régimes économiques libéraux, semble s'orienter vers son déclin, contrairement à ce qu'il semble laisser croire à ceux qui ne pensent pas comme lui, et à qui il donne des leçons.

Pour autant, je suis un libéral convaincu, sans pour autant adhérer à un idéal quelconque. Par pur pragmatisme, plutôt. Dans le monde libéral, je vois la liberté des initiatives privées et une participation active des idées nouvelles dans l'enrichissement global. Aux pouvoirs politiques, quels qu'ils soient, de se charger de définir des règles -- les lois -- pour permettre à chacun de profiter de cette richesse, ou du moins de permettre à chacun d'en créer à son tour pour en profiter comme les autres.

Cependant, ces mécanismes font défaut aujourd'hui, et je ne suis pas sûr que le libéralisme pur et dur, qui doit nécessairement, je le crains, conduire à des monopoles à plus ou moins longue échéance, qui nuisent au progrès, quelle qu'en soit la nature, soit une bonne chose, tout comme je ne suis pas sûr que les pouvoirs publics actuels dans les pays libéraux fassent correctement leur travail de définition des règles.

Prenons la France, par exemple, cas dont tu dénonces la propagande gouvernementale pro-libérale. La France n'en reste pas moins, à mes yeux, un pays communiste. Le gouvernement, en effet, dirige des entreprises de transport (SNCF), d'énergie (EDF, GDF), des banques (Crédit Lyonnais), de télé-communications (France Telecom/Orange) et même industrielles (Renault-Nissan), en plus de ses 5 millions de fonctionnaires. C'est ainsi le gouvernement qui détermine le prix de l'électricité ou même encadre de manière très stricte le prix de la culture (cf. absence de liberté sur le prix du livre). Est-ce réellement le rôle d'un gouvernement que tu accuses d'être libéral ? Par ailleurs, une telle main mise sur l'économie nationale n'implique-t-elle pas de fait une économie de plan ? N'est-ce pas un plan que d'établir le budget du pays année par année ? Quelques dizaines de ministres peuvent-il réellement convenablement gérer 45 % de la richesse du pays, part que représentent les impôts dans le PIB de la France ? Grosse blague, dans une démocratie prétendue, ces ministres ne sont même pas élus par le peuple, peuple qui par ailleurs ne choisit que sur des promesses électorales plutôt que sur un CV, ou encore la couleur politique exprimant son mécontentement général.

Des idéaux, dans tout cela ? Où bien les trouver ? J'avoue avoir toujours ingoré la signification de mai 1968, que ce soit en France ou ailleurs, car on essaye de lier des événements tout à fait indépendants entre eux à un mouvement parfois même planétaire, allant dans une direction commune, quelle qu'elle soit. C'est peut-être effectivement ça, la propagande, c'est de nous faire croire que le peuple gouverne et qu'il a la liberté de penser, et que ce peuple est fait d'individus dont chacun a les mêmes droits ?

Bref, en matière d'idéaux, personnellement, j'ai décidé que je n'en aurais plus. Je l'ai décidé le jour où j'ai compris que ma personne n'aurait aucune influence globale sur notre monde, et que par conséquence, j'avais plutôt intérêt à exploiter les règles existantes plutôt que de chercher à en créer de nouvelles qui, comme dans tout idéal, seraient basées sur des convictions et non sur une quelconque réalité des faits. Le monde est trop complexe, d'ailleurs, pour le comprendre, alors autant s'occuper de balayer devant sa propre porte... ou pas. Bref, de participer à la joyeuse pagaille ambiante en essayant d'y trouver une satisfaction quelconque. Oui, quelle qu'elle soit.

Tom 29/05/2008 22:46



La liberté de penser et celle d'entreprendre ne sont pas les enfants du libéralisme, mais les fruits de la démocratie. Il y a un contre-sens sur le terme de
libéralisme, qui désigne en anglais le désir de liberté, mais ne renvoie en français qu'au domaine économique le plus souvent.

Ensuite, bien sûr que ce gouvernement fait de la propagande libérale, c'est dans son contrat de travail. Mais ça ne veut pas dire qu'il est effectivement libéral, ni même qu'il a des idées, ni
même qu'il a une action déterminante.

Enfin, la France n'a jamais été et n'est effectivement pas libérale, économiquement parlant, mais paternaliste. C'est ce qui explique les liens spécifiques qu'entretiennent l'Etat et le capital
dans ce pays, très différents du monde anglo-saxon, par exemple.