Samedi 1 septembre 2007
    Aube.
    Ougai est tapi dans les ajoncs. Son rythme cardiaque est descendu à moins de quarante battements à la minute. Immobile, inodore, indétectable. Les yeux de Ougai ne sont qu'une fente. Sa respiration, un bruissement de feuilles. Il attend depuis plusieurs heures déjà, sans avoir bougé d'un centimètre. Mais d'ici quelques instants, son attente va être récompensée. En effet, quelque chose a bougé. Là, pas loin, dans les fourrés.
    Sur le marécage, le silence se tait, dans l'attente du drame imminent.
    Vif comme le gzour-gzour moucheté, Ougai bondit, sa main fend l'air, frappe et tue selon un rituel ancestral. La lutte est brève. Le PAP se débat, mais rapidement, la reliure brisée par la prise impitoyable de Ougai, il s'effondre. Ougai l'accompagne dans la mort en dispersant autour de lui de la fumée d'encens. Il chantonne quelques mots de dialecte immobilier. Puis il saisit la carcasse et la ramène à sa grotte, où il la suspendra par les pieds.

    Les signaux de fumée envoyés ce matin par le sorcier Pointcom sont clairs : aujourd'hui, c'est pas bézef. Deux appartements en troisième semaine d'annonce. Ougai les connaît, il les a déjà pistés la semaine précédente : ce sont des logements malades, abandonnés par le troupeau. Ils constituent des cibles faciles qu'il vaut mieux laisser aux jeunes chasseurs encore inexpérimentés. Ougai ne bouge que pour le gros gibier. Ougai lève ses narines, hume profondément. Il tente de saisir les molécules d'odeur les plus fines, les plus lointaines... Mais en vain. Le vent n'apporte l'odeur d'aucun nouveau logement sur son territoire.

    Ougai sort son grand couteau, et, avec la précision d'un geste mainte et mainte fois répété, il éventre le PAP. Il le laisse se vider de ses cahiers spéciaux et de sa rubrique vente. Ougai ne mange pas le PAP. Ougai prélève seulement les locations parmi les abats et les étudie attentivement.

  Les entrailles du PAP parlent de maisons, lointaines et inaccessibles, à des prix défiant toute concurrence. Ougai les écarte sans hésiter : il ne chasse pas hors de son aire.

    Deux logements l'intriguent. Ils devraient se trouver à deux petites heures de branche-à-branche pour le plus éloigné. Ougai décide d'aller voir. Au sortir de la clairière, il s'aperçoit que pour le premier, l'information était fausse. L'annonce indiquait trois pièces, il n'y en a qu'une. Quelques étudiants des villes tournent déjà autour, lançant des regards effrayés vers le redoutable chasseur velu. De colère d'avoir été trompé, Ougai pousse un long cri sauvage qui les fait détaler.
    Mais déjà Ougai est reparti, et le silence redescend sur ses épaules comme un manteau de chez Kenneth Cole, en moins cher.

    Le second logement est en vue. Tapi dans les broussailles, Ougai jette un coup d'oeil d'ensemble. Le logement broute tranquillement les garanties qui fleurissent à ses pieds. Il est gros, en bonne santé. Il est seul. Il est de taille adulte, mais encore très jeune, il ne sait sans doute pas très bien se défendre.

    Ougai n'hésite pas une seule seconde. Il s'élance à travers la prairie, courant vivement mais discrètement, prenant garde à rester constamment dans l'angle mort du logement.
    Mais les choses ne tournent pas comme prévu.

    Là-bas, sur la droite, encore assez loin mais se déplaçant avec une vitesse surprenante pour sa petite taille, quelque chose vient de sortir du bois. Ougai continue de courir vers le logement, mais cette chose bizarre qui court vers lui à travers la prairie le déconcentre. Rapidement, Ougai comprend que la créature se déplace à une vitesse et suivant une trajectoire telles qu'elle se trouvera immanquablement sur sa route, d'ici quelques instants.

    Ce n'est que lorsqu'elle n'est plus qu'à une dizaine de mètre que Ougai l'identifie. Dans un frisson d'horreur du plus pur jurassique inférieur, il bande ses muscles et se prépare à l'inévitable affrontement.

    Car la créature n'est autre que son principal ennemi, son concurrent darwinien sur la niche écologique. L'agent immobilier des sous-bois. Une créature sournoise et dentue.

    Le combat s'engage dès le contact, dans l'indifférence du logement... C'est un drame de la nature qui se joue sous nos yeux terrifiés... Ougai aura-t-il le dessus ?

    Ougai a à peine le temps de sortir ses feuilles de salaire, que l'agent immobilier se lance à sa tête, tous crocs dehors. Seul un CDI pourrait le protéger, mais il n'en a pas - dans le choc, Ougai perd toutes ses feuilles. Il roule à terre - rotationne du bassin, plonge, se redresse.
    Il lance, avec l'agilité d'un animal qui se bat pour sa survie, des contrats et des engagements de mission qui touchent l'agent immobilier. Mais les blessures sont superficielles, les attestations manquent le coeur, et en quelques secondes, Ougai a déjà perdu beaucoup de terrain. Repoussé vers la forêt, ses chances d'emporter le logement s'amenuisent d'instant en instant.
    Dans une dernière tentative, il abat sur l'agent immobilier la photo dédicacée de son dernier employeur. Le coup porte brutalement, et l'agent vacille. Ougai se jette sur lui, cherche à le maîtriser. Mais un autre vient à sa rescousse à travers la prairie. Ougai, blessé, doit battre en retraite au plus vite. Le second agent immobilier s'arrête auprès de son congénère, le renifle, puis parade quelques instants, afin d'assumer la propriété du territoire pour sa meute, qui le suit d'une centaine de mètres.

    Vaincu, Ougai doit abandonner.

    Là-bas, le logement continue de paître des références, indifférent ou inconscient de la terrible bataille qui vient de se livrer pour lui.

    Pour Ougai, chasseur du jurassique inférieur, c'est une journée de merde.
 
Par Tom - Publié dans : Tout sur l'immobilier en région parisienne
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Tom et Jerry

vont refaire le monde, mais en commençant par un blog, parce que quand même, c'est fatigant.

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