La leçon du maître

Publié le par Tom

    L'endroit porte un de ces noms réellement charmant qui émaillent une carte de la région Ile de France. Comme l'endroit a choisi de garder son anonymat, nous ferons le deuil de son nom charmant et nous l'appellerons "'Putain, c'est le pied ici", ce qui - avis aux amateurs du Transilien - est son nom réel à peine déguisé.

    L'endroit nous a attiré à lui par une annonce, ce qui est fort malin de sa part. L'endroit maîtrise bien l'art de l'annonce. Nous avons eu avec lui quelques échanges un peu décousus, par mails et par téléphone. L'endroit se présente bien, car l'endroit est une énorme maison de famille, dont une partie transformée en appartement privatif nous est proposée à la location. La maison appartient à une grande famille qui n'y habite que rarement, car elle est très occupée à habiter ailleurs. De l'appartement, originellement destiné à de mystérieux "gardes du corps", nous ne savons pas grand chose, hormis qu'il est au rez-de-chaussée et donne sur un énorme parc, lui-même donnant directement sur la Seine, ou l'Oise, et qu'on a même regardé les plans sur mappy et les photos aériennes et qu'il n'y a pas d'autoroute dans le secteur ni rien de pareil, alors que demande le peuple et nous sommes bien contents de monter dans le train et il fait super beau et c'est la joie au coeur que nous entamons des chants scouts et vous vous doutez bien que ça a merdé.

    Normalement, vous vous en doutez depuis les "gardes du corps". Mais nous, on se doutait de rien. Enfin, Jerry se doutait de rien. Ahem.

    Nous avons rencontré un maître.
    Comme dans les films de Chuck Norris quand il a un flashback et qu'il se souvient du type en pyjama orange qui lui a appris à ouvrir les boîtes de conserve sans ouvre-boîte. Parce que oui, Chuck Norris vit dans un monde où on trouve des boîtes de conserve mais jamais un seul de ces putains d'ouvre-boîte.
    Alors il y a un homme en pyjama orange qui arrive, et il est très fort parce que déjà, un pyjama orange c'est pas évident de le porter en public, mais alors si quelqu'un filme. Et il montre comment on fait sans l'ouvre-boîte et sur le visage de Chuck Norris on voit apparaître des émotions complexes. Là, on se dit que c'est vraiment très fort, parce que des émotions complexes, sur le visage de Chuck Norris, hein.


    Ben, le monsieur était comme ça, mais sans le pyjama orange. Et la visite immobilière plutôt que les conserves.

    Vous qui avez un bien à faire visiter, écoutez sa leçon avec humilité et prenez-le en modèle.

    Venez chercher vos visiteurs à la gare en berline intérieur cuir, silence, luxe et Pepitos dans la boîte à gant. Si vous n'avez pas de Pepitos, bordel, vous en trouverez au supermarché du coin. Sinon, faites au moins l'effort de trouver des Délichoc, j'aime bien les Délichoc.

    Conduisez-les à vitesse feutrée le long d'une agréable route champêtre. En chemin, intéressez-vous à eux, posez-leur des questions sur la façon dont ils voient la vie. N'hésitez pas à vous confier. Comme il est temps pour votre fils d'embrasser une carrière, vous vous demandez quelle orientation serait la plus judicieuse pour lui. Prenez l'opportunité de vous renseigner sur le secteur d'activité de vos visiteurs, si c'est intéressant, et si ça gagne, et si c'est stable.

    Vantez le voisinage. Il n'y a pas si longtemps que ça, la villa voisine était habitée par les Romanov. Si, si, ceux qui étaient tsars en Russie. C'était bien, ça, comme carrière, même si finalement c'était pas si stable qu'on croyait.

    Ne doutez à aucun moment de vous, car vous le savez, la villa est magnifique. Elle peut loger le porte-avion Charles de Gaulle. D'ailleurs elle l'a fait à l'époque où il n'était encore qu'une petite barque sans le sou qui menait la vie de bohème. Mais ne vous appesantissez pas sur la villa, elle parle d'elle même.
    Au contraire, contournez sans tarder la maison, et menez vos visiteurs vers l'arrière. Le terrain forme une légère déclivité constante, jusqu'à la berge du fleuve, tout au fond du jardin. En faisant le tour de la maison, cette déclivité laisse peu à peu apparaître au grand jour ce qui, du côté de la façade, est caché dans le sol, comme euh... comme un sous-sol. Mais heureusement, sur l'arrière de la villa, c'est un garage. On devine même des fenêtres.


    Soyez preste. Faites entrer les visiteurs d'un pas décidé, et passez en mode bulldozer. En règle générale, chacun sait en une minute si l'appartement l'intéresse ou non. Parfois, c'est en quelques secondes. Il est donc inutile de faire durer la visite. Surtout si vous avez des raisons valables de penser que ça va être non.

    Soyez précis. Là, c'est une pièce. Là, une autre pièce. Là, la cuisine. Qui fait aussi pièce. Les gaines au plafond, c'est pour le chauffage par sol. Le sol, qui est au-dessus de vos têtes, pas celui qui est sous vos pieds. Là, une porte. Elle ne s'ouvre pas.

    Sachez devancer les interrogations de vos visiteurs.
    Non, la porte ne s'ouvre pas.
    La porte ne s'ouvre pas parce que c'est la cave à vin.
    Oui, la cave à vin, c'est ce qu'il y a de l'autre côté du mur. Comme dans un sous-sol. Oui. Pour la température.
    Oui, c'est pour ça que les murs sont épais.
    Non, ce n'est pas exactement ce qui était dans l'annonce.

    Sachez vous dégager rapidement des situations épineuses.
    Emmenez vos visiteurs voir le parc. Enfin, la jungle. Les jardiniers, la dernière fois qu'ils sont passés, c'était... juste après la guerre. Non, pas celle-là, celle du feu.
    Emmenez-les jusqu'à la rivière, et appâtez-les avec un ponton privé. Si le ponton privé est invisible, et protégé par une porte en fer forgé dont vous n'avez pas la clé, n'arguez pas que ladite porte est recouverte de lierre depuis deux siècles et que plus personne n'est passé ici depuis la Révolution française. N'arguez pas. Ne dites rien. Sortez la machette, et frayez un chemin de retour à vos visiteurs, parce que ça repousse vite par ici. Et soyez prudent, il y a des bêtes sauvages.

    Soyez gentil. Si vous sentez que ce n'est pas le top du moral chez vos visiteurs, ne le soulignez pas. Regardez un arbre qui se balance au gré du vent, contemplez-le, renouez avec l'harmonie de la nature. Soyez méditatif.

    Vous ne reverrez jamais ces gens. Alors dites-leur au revoir aimablement.

    Le secret millénaire de l'art de la visite, c'est le tact.

    C'est pourquoi vous n'aurez à aucun moment parlé des gros barreaux de type pénitencier, posés à chaque fenêtre.

Publié dans Rien sur l'immobilier

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Gorgonzolla 20/08/2007 20:59

Moi, je me demande juste un truc... Comment Chuck Norris a pu vous proposer des Pépitos tout en gardant un minimum de crédibilité?

J'essaie de simuler le dialogue et j'ai un peu de mal à glisser le "Vous voulez un Pépito?" dans le conversation!

Un proprio vous offre des pépitos! C'est l'effet Arnaque Immobilière...

Tom 21/08/2007 12:21


Ahem. There is no such thing as credibility. There is only what Chuck Norris means.


référencement immobilier 19/08/2007 05:35

C'est impossible. Vous faites exprès. Comment arrivez-vous donc à trouver des trouvailles pareilles ? Non, décidément, vous avez l'art et la manière de trouver des annonces immobilières des plus étonnantes ! ;-)

Tom 19/08/2007 17:49


Oui, hein ? Cette semi-cave en bord de Seine, c'était vraiment du grand n'importe quoi, et rien que pour avoir vu ça une fois dans ma vie, je ne regrette pas le
déplacement. Pour la petite anecdote, la maison elle-même a servi au tournage d'un film d'horreur...

Maintenant, pour être honnête, on préférerait trouvailler des trucs qui nous plaisent... Si, si...